Le cinéma sud-coréen est tellement unique que pratiquement tous ses remakes de films mordent la poussière. Ce fut notamment le cas des classiques Oldboy, A Tale of Two Sisters et My Sassy Girl. On pourra maintenant rajouter à cette liste l'immense Save the Green Planet!, intitulé pour l'occasion Bugonia, malgré les grands talents de Yorgos Lanthimos à la réalisation et d'Ari Aster à la production.
L'apiculteur Teddy (Jesse Plemons) et son cousin Don (Aidan Delbis) viennent de kidnapper Michelle, la PDG d'un grand groupe pharmaceutique (Emma Stone). Ils sont convaincus qu'elle est une extraterrestre envoyée pour détruire la planète...
Entre fable écologique et critique sociale, Bugonia est surtout une lourde satire de l'état du monde, qui aurait pu provenir de l'esprit de Ruben Östlund (The Triangle of Sadness, The Square). Le scénario est pourtant signé par Will Tracy (The Menu, la série Succession) qui multiplie tous les clichés possibles et inimaginables. D'un côté, il y a le complotiste Teddy qui embarque son cousin idiot et influençable (qui est censé représenter le spectateur lambda) dans une quête insensée. De l'autre, il y a cette femme froide et manipulatrice qui, malgré ses beaux discours, cherche uniquement à s'en mettre plein les poches. C'est l'éternel combat entre le peuple attardé et les puissants 1% de ce monde.
Et l'extraterrestre là-dedans? On n'a qu'à remplacer ce mot par le réchauffement de la planète et la métaphore n'en devient que plus éclatante. Dommage que le traitement simpliste atténue les enjeux, les rendant vite inopérants. Le script verbeux et démonstratif ne fait pas dans la subtilité, embrassant de plus en plus la série B à la Black Mirror ou The Twilight Zone. Cela aurait pu être délirant, mais c'est surtout prévisible. L'absurdité de la prémisse finit par sombrer dans un jeu de massacre d'abord amusant, mais ultimement lassant.
Le problème du long métrage étant son scénario, il ne faudrait pas lancer la brique à Yorgos Lanthimos qui s'est seulement occupé de la mise en scène. Comme on ne pouvait accuser Luca Guadagnino des faiblesses scénaristiques qui caractérisaient After the Hunt. Cela dit, le cinéaste grec a choisi de tourner ce projet, d'y insuffler temps et énergie. Sa réalisation élégante et maîtrisée ne manque pas de moments enlevants et étonnants. On le sent toutefois épuisé par tant de tournages successifs. Il semble déjà loin sa grande période créative marquée par Canine, The Lobster et The Killing of a Sacred Deer. Depuis The Favourite et Poor Things, ses efforts les plus soignés esthétiquement, il semble quelque peu sur le pilote automatique avec Kinds of Kindness et Bugonia.
Son regard misanthropique finit par peser, lui qui semble détester profondément ses personnages qui n'ont plus rien d'humain. Pourtant, il est l'un des meilleurs cinéastes à obtenir les prestations les plus impressionnantes de ses acteurs. Il retrouve pour son quatrième long métrage consécutif Emma Stone et la comédienne, qui s'est rasée les cheveux pour l'occasion, est à nouveau excellente. Tout aussi jouissif est Jesse Plemons qui a la latitude d'explorer de nombreux registres. Ce n'est toutefois pas le cas d'Aidan Delbis qui semble provenir d'un mauvais film des frères Coen.
Sacrifiant la profondeur et la richesse de son sujet à une vision grossièrement disjonctée de la société et des échanges humains, Bugonia manque étonnamment d'ambition vis-à-vis du talent qui figure devant et derrière la caméra. Si la bande-annonce a tôt fait de piquer la curiosité, le résultat poussif finit par exaspérer tant l'ensemble passe finalement à côté de l'essentiel. L'heure de la pause sera bénéfique pour Yanthimos.
