Nina Roza marque le retour de Geneviève Dulude-De Celles, huit ans après le remarquable Une colonie, qui explorait avec finesse l’éveil d’une jeune fille timide faisant ses premiers pas dans l’univers tumultueux de l’adolescence. Fidèle à son intérêt pour ses personnages en quête de repères, la cinéaste (qui agit également à titre de scénariste) déplace ici son regard vers le parcours d’un immigrant forcé d’affronter les fantômes d’un passé délibérément laissé derrière. En situant son récit dans un pays qu’elle connaît peu, elle s’engage dans une démarche audacieuse. On peut dire pari réussi parce qu’elle le fait avec une telle curiosité et un franc souci d'authenticité qu’on oublie le regard québécois derrière l’histoire!
La cinéaste nous emmène dans le voyage de Mihail, expert d'art contemporain québécois d'origine bulgare, contraint de retourner dans son pays natal après près de trente ans d’absence. Mandaté par un collectionneur incarné par Christian Bégin, il doit authentifier et évaluer les œuvres d’une fillette de sept ans présentée comme étant une prodige de la peinture à la suite d’une vidéo virale. Ce sera donc l’occasion pour Mihail de régler ses comptes avec lui-même et de faire la paix avec une terre, une culture et une famille qu’il a fuie avec sa fille alors très jeune. Il rejette tellement cet héritage qu’il refuse que celle-ci enseigne le bulgare, pourtant sa langue maternelle, à son petit-fils. On observe donc l’expatrié maintenant sexagénaire arriver comme un étranger dans une Bulgarie qui a bien changé depuis les années 90 alors que le pays connaissait une période d’instabilité politique à la suite de l’effondrement de l’URSS.
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer d’un tel retour aux sources, Geneviève Dulude-De Celles refuse le spectaculaire et la dramatisation. Ici, il ne faut pas s’attendre à de grands bouleversements ni à des révélations traumatisantes, comme l’a été Incendies (2010) de Denis Villeneuve ou encore à des retrouvailles déchirantes à l’instar de l’émouvant Lion (2016) de Garth Davis. Les fantômes du passé qu’affronte Mihail demeurent plutôt diffus, insaisissables, voire presque banals.
Ainsi, la réalisatrice privilégie les sensations aux explications, et ce, dans une approche résolument impressionniste ancrée dans le cinéma d’auteur qui refuse de transformer la douleur en spectacle. Cette retenue crée à la fois une subtile mosaïque d’émotions où l’intériorité du personnage se dévoile doucement, mais entraîne néanmoins certaines longueurs dans le récit. Cela dit, on ne peut que saluer le jeu des comédiens qui communique à merveille ce tiraillement intérieur, tributaire de cette douce mélancolie qui se dégage du film.
En effet, Nina Roza n’est pas un film qui cherche à répondre à toutes les questions. Pourquoi Mihail est-il parti? Pourquoi ce refus entêté de regarder en arrière et de renier une culture pourtant vibrante comme le film la présente? Le scénario laisse volontairement ces zones dans l’ombre, préférant observer les effets du déracinement plutôt que d’en expliquer les causes. Ce choix narratif demande au spectateur de combler les vides ou d’accepter qu’ils persistent après la projection.
L’un des aspects les plus riches du film réside dans le jeu de miroirs qu’il établit entre ses personnages. Mihail, sa fille et la jeune Nina (qui refuse obstinément de quitter son village natal pour suivre une resplendissante formation en arts visuels à Florence malgré son immense talent) incarnent trois rapports distincts à l’exil : l’un l’a choisi, l’autre l’a subi, la dernière le rejette corps et âme. Aussi en filigrane, le film apporte une réflexion intéressante sur la marchandisation de l’art contemporain dont Nina subit les contrecoups.
Visuellement, les images restent de toute beauté, à la fois sobres, mais évocatrices. La lettre d’amour que signe la réalisatrice pour la Bulgarie, notamment avec une bande-sonore truffée de chansons issues du folklore bulgare ou encore par le charme romantique du village, habité par des Roumains sympathiques remplis de chaleur et de convivialité, ajoute beaucoup de force au film. Une chose est sûre : dans un film de Geneviève Dulude-De Celles, on danse et c’est dans ces moments pures que les personnages se rassemblent!
Porté par des performances tout en retenue, Nina Roza reste un film discret, parfois étiré, mais profondément habité qui séduit davantage par sa sensibilité que par sa narration. Geneviève Dulude-De Celles réussit à capter des états d’âme complexes avec une grande économie de moyens faisant confiance à ses acteurs pour exprimer la richesse intérieure de leurs personnages. Lauréat de l’Ours d’argent du meilleur scénario à la dernière Berlinale, Nina Roza s’inscrit dans la continuité d’un parcours déjà remarqué (Une colonie avait remporté l’Ours de cristal du meilleur film de la section Generation en 2018) et confirme le talent de cette réalisatrice délicate et sensible.
