Publicité
Affiche du film L'étranger
L'étranger
Très bon
Très bon

Une relecture visuellement sublime par François Ozon qui ose trahir Camus

Adapter l'inadaptable. C'est le défi de François Ozon avec L'Étranger, qui retrouve Benjamin Voisin pour l'occasion. En choisissant de "trahir" le texte pour mieux le moderniser, le réalisateur offre un film visuellement sublime, mais parfois didactique. Une œuvre imparfaite qui ne laissera personne indifférent.

Contenu de la critique

Bande-annonce en français

« Aujourd'hui, maman est morte. » Ainsi commence L'étranger d'Albert Camus, l'un des livres les plus importants du 20e siècle. Souvent jugé inadaptable (même le grand cinéaste italien Luchino Visconti n'a pas totalement convaincu avec sa très fidèle transposition qui mettait en vedette Marcello Mastroianni et Anna Karina), le projet n'a pas découragé le réalisateur français François Ozon qui, tout en étant respectueux des écrits originaux, se permet de les trahir, en débutant notamment son film par « J'ai tué un Arabe ».

L'auteur de ce crime est Meursault (Benjamin Voisin, révélé dans Été 85 du même Ozon), un jeune français vivant à Alger dans les années 1930 qui, après avoir enterré sa mère, s'est mis à fréquenter Marie (Rebecca Marder, Mon crime) et s'est rapproché de Raymond (Pierre Lottin, Quand vient l'automne), un voisin de palier qui l'a mené à sa perte. Tous les personnages importants y figurent - dont Salamano (l'inoubliable Denis Lavant de Beau travail) qui maudit l'absence de son chien et l'aumônier (Swann Arlaud, Grâce à Dieu) - et le long métrage résonne sans difficulté à notre époque avec ses thèmes qui sont toujours brûlants d'actualité.

Coincé dans une société absurde tout en ignorant ses codes de conduite, le héros (ou plutôt l'antihéros) s'avère moins humain que dans le bouquin: le metteur en scène gommant volontairement des détails significatifs de son parcours. Il apparaît davantage comme une figure fantomatique, énigmatique et insaisissable, incapable d'émotions. C'est la jeunesse aliénée d'hier à aujourd'hui, défendue avec brio par son interprète Benjamin Voisin, qui vibre au son de la mer et du soleil de plomb, diminutif de son prénom Meursault.

Contrairement à Visconti qui faisait de la chaleur un personnage à part entière en misant sur l'éclat de la couleur, Ozon privilégie une sublime photographie expressionniste en noir et blanc dans la lignée de son magnifique Frantz. Non seulement ce choix rappelle l'ombre et la lumière qui sommeillent au plus profond de nous, mais il permet de se déconnecter du réel pour mieux s'engouffrer de façon sensorielle dans le rêve. Un sentiment d'étrangeté qui est renforcé par la trame sonore enveloppante de Fatima Al Qadiri (Atlantique).

Cet esthétisme à outrance finit toutefois par être contre-productif. L'exercice de style est sans doute sensuel, élégant et d'une grande beauté plastique, mais il se révèle au final calculé et pas toujours habité. La production demeure par moment bien lisse, d'une sécheresse et surtout d'une retenue qui marquait les quatre précédents - et oubliables - efforts de son auteur.

Après une première partie particulièrement puissante et convaincante, toute en non-dit et allusions subtiles, la seconde qui s'articule autour du procès et de la prison se veut beaucoup plus lourde et didactique. C'est là où les ajouts, nombreux, ne sont pas toujours heureux. La relecture moderne donne davantage d'espace aux personnages féminins tout en prenant le temps de nommer la culture toxique, raciste et violente qui caractérise les hommes et, en filigrane, le patriarcat. Et il se veut également plus politique dans sa vision postcoloniale en ramenant le sort de l'Algérie en premier plan. Tout cela est bien louable, mais quelques scènes finissent par jurer avec le récit. C'est le cas de cette rencontre des deux solitudes féminines pendant le procès. Ou du discours fiévreux final de Meursault qui utilise la logorrhée des mots alors qu'il n'a jamais recouru jusque-là à la moindre explication.

Ces quelques faux pas apparaissent toutefois bien mineurs devant cette oeuvre d'art qui arrive à s'échapper au temps pour devenir universelle. Loin d'être sur le pilote automatique pour son 24e long métrage, François Ozon ose bousculer Camus dans sa version personnelle de L'étranger. De son introduction qui prend la forme d'un journal télévisé à sa conclusion sur la vieille chanson Killing an Arab écrite par The Cure en hommage à ce classique littéraire, le film, certes imparfait, fait grande impression.