Exercice de style à moitié réussi (ou raté).
Francois Ozon n’est jamais là où on l’attend. C’est peut-être l’un des cinéastes francophones les plus prolifiques en activité mais aussi l’un des plus diversifiés. Contrairement à un Quentin Dupieux qui tourne également plus vite que son ombre mais reste dans son pré-carré d’humour absurde avec casting all stars, Ozon ose (rires) et propose (re-rires) des projets aussi variés qu’intéressants et sort perpétuellement de sa zone de confort. On l’a vu alterner une variation sur Fassbinder (« Gouttes d’eau sur pierres brûlantes ») avec un suspense en banlieue chic porté par Fabrice Luchini (« Dans la maison ») mais aussi passer d’un film d’investigation sur la pédophilie dans le clergé catholique (le magnifique « Grâce à Dieu ») à une pièce de théâtre en hommage aux femmes et aux actrices (le chef-d’œuvre « 8 femmes »). Tout cela pas forcément dans l’ordre chronologique. Bref, iconoclaste et inattendu, le cinéaste nous surprend souvent.
Cependant, depuis le magnifique « Été 85 » il y a six ans, qui a justement révélé l’acteur Benjamin Voisin que le réalisateur retrouve ici, ses films sont un peu décevants, comme s’il accusait une baisse de régime créative. C’est peut-être la raison pour laquelle il s’est autorisé le challenge pour le moins complexe d’adapter une œuvre réputée inadaptable : en l’occurrence un roman étudié par beaucoup à l’école et pas forcément aimable, « L’Étranger » d’Albert Camus. Un écrit sur lequel Visconti s’était déjà cassé les dents. Pour l’occasion, il choisit de retrouver le noir et blanc comme dans « Frantz », un de ses précédents films. Le pari est-il réussi? On peut dire que oui, tant il adapte avec brio en modernisant un peu l’œuvre et en se l’appropriant. « L’Étranger » est-il pour autant un bon film? À moitié tant certains aspects sont convaincants quand d’autres nous laissent sur le carreau.
S’attaquer à un roman dont la nature psychologique et la portée philosophique sont primordiales, un texte très littéraire donc, demandait malice et courage. Si « L’Étranger » version Ozon ne passionne pas toujours par sa stature très monotone et taiseuse, à l’instar de son protagoniste principal particulièrement antipathique empêchant toute forme d’identification pour le spectateur, il recèle d’autres qualités qui rendent l’objet non dénué d’intérêt. Les thématiques de la condition humaine, du sens de la vie et de l’absurdité du monde des hommes sont bien mis en exergue sans être servis sur un plateau, en mode prémâché. Le long-métrage requiert l’éveil de notre instinct et de nos convictions. Il demande notre réflexion, notre ressenti, concernant les actes de Meursault et sa vision de la vie. Sans avoir lu le livre, on peut ici développer maintes interprétations et « L’Étranger » offre la possibilité de moultes discussions, même si le dernier tiers avec le procès est un peu trop didactique, une impression renforcée sur le final dans la prison. On aime aussi que certains thèmes comme le racisme ou la bêtise humaine soient mis en parallèle de notre société actuelle, que l’absence de justification de certains actes soit toujours d’actualité.
C’est le genre de long-métrage qui pourrait faire fuir certains spectateurs, le trouvant austère, vide et ennuyeux, et qui en ravira d’autres concernant les multiples possibilités de débat ou d’interprétations. En revanche, difficile de ne pas louer la beauté du noir et blanc qui explose au détour de certaines séquences. Le soleil, personnage symbolique à part entière du roman, est ici blanchi et aveuglant, rendant le microcosme représenté presque fantastique. C’est beau et c’est froid malgré la chaleur subie par les personnages. Bien sûr, « L’Étranger » n’échappe pas à la qualification d’exercice de style un peu bourgeois et surtout très désincarné d’où ne surnage aucune émotion. Tout juste un trouble certain et le constat de voir une œuvre rare, hors des modes. Ozon retrouve des fidèles avec Pierre Lottin, déjà vu dans « Quand vient l’automne » et qui excelle ou Swann Arlaud, qui jouait dans « Grâce à Dieu », en plus de Benjamin Voisin. Ce dernier s’en sort bien dans le rôle du taciturne et détaché Merusault, un personnage insaisissable et peu aimable que la beauté sculpturale de l’acteur rend encore plus glaciale. Voilà donc un film volontairement âpre à la direction artistique somptueuse qui pourra laisser sur le bas-côté si on ne se laisse pas emporter par son magnétisme et l’envie de trouver ses clés de compréhension. À prendre ou à laisser!
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