Publicité
Ailleurs la nuit
Bon
Bon

Une sublime expérience sensorielle aux allures de rêve éveillé

Plus proche de l'expérience sensorielle que du récit traditionnel, ce premier long métrage impressionniste séduira les cinéphiles en quête d'introspection et de poésie visuelle, mais pourrait dérouter les amateurs d'intrigues ficelées.

Contenu de la critique

Bande-annonce en français

Au cinéma, qu’est-ce qui vous retient d’abord dans votre siège? L’ivresse d’un scénario qui vous guide fermement, scène après scène, ou plutôt l’alchimie formelle caractérisée par une direction photo inspirée et un travail sonore minutieux qui transforme chaque plan en une expérience sensorielle sublime? Avec Ailleurs la nuit, la réalisatrice Marianne Métivier semble avoir choisi son camp en privilégiant la forme au détriment du fond et elle assume pleinement ce pari risqué.

Autrefois intitulé Une splendeur de vivre, ce premier long métrage, décrit par la cinéaste comme un « rêve éveillé », s’attarde en effet davantage aux ambiances qu’à la progression narrative. Le récit flottant quasiment inexistant se déploie à la manière d’une chronique impressionniste où le spectateur n’est pas convié à suivre une intrigue, mais plutôt à habiter un état avec introspection grâce à un travail exemplaire sur le son (Ilyaa Ghafouri) et l’image (Ariel Méthot Bellemare).

Ce film choral sensoriel et onirique suit plusieurs âmes esseulées en errance dont le point d’ancrage demeure Marie (Camille Rutherford), artiste sonore fascinée par la captation des sons organiques qu’elle enregistre en nature pour fuir un quotidien et une relation amoureuse qui ne lui conviennent plus. Gravitent autour d’elle son « partenaire » biologiste (Victor Trelles Turgeon), une Française incapable de s’enraciner (Garance Marillier), son voisin fermier rêvant de la Gaspésie (Émile Schneider) puis une étudiante montréalaise avec qui elle correspond pour ses recherches (Amaryllis Tremblay). Tous se situent à un moment charnière : au seuil d’un départ ou au terme d’un cycle.

La première partie, ancrée dans les paysages naturels, respire la lenteur contemplative à l’image de l'émerveillant documentaire philosophique québécois Parmi les montagnes et les ruisseaux de Jean-François Lesage. Les rares moments musicaux qui rythment cette section sont particulièrement réussis et apportent un peu de dynamisme à cette section. On navigue entre bruissements organiques de ruisseaux, vents, craquement et magnifique lumière naturelle caressant les visages et les paysages. Par ses plans organiques d’une grande beauté, notamment ces gros plans d’insectes filmés en lumière naturelle, le film évoque par moments la grâce méditative de The Tree of Life de Terrence Malick, Palme d’or cannoise en 2011. Toutefois, sans nœud dramatique, aucune explosion cathartique ne se pointera le bout du nez.

Puis, une transition saisissante réalisée par un lent panoramique du ciel au sol nous propulse en pleine effervescence urbaine symbolisée brillamment par l’autoroute 15 (possible clin d'œil à la coupure mythique de 2001, l'Odyssée de l'espace de Stanley Kubrick?). La seconde partie nous entraîne notamment à Côte-des-Neiges et s’ouvre davantage à la diaspora philippine, en mettant le tagalog, l’une des langues officielles des Philippines, à l’honneur. On y suit Eva (Kyrie Samodio), adolescente immigrée chaleureuse et empathique, et Melita (Sue Prado), sa mère femme de ménage douce et attachante, dans leur nouveau quotidien éloigné des siens ; des personnages qui, selon les dires de la cinéaste, elle-même Québécoise-Philippine, s’inspirent de son propre parcours et rendent hommage aux femmes philippines, dont sa propre mère.

Bien que cohérente avec le propos du film, cette construction en mosaïque dans laquelle les trajectoires s’effleurent et s’entrelacent subtilement, pourra certainement décontenancer. Le développement psychologique demeure minimal ainsi que la palette d’émotions volontairement restreinte. Pourtant, dans un jeu intériorisé tout en retenue, les interprètes parviennent à laisser exprimer le monde intérieur de leurs personnages par des silences, des regards fuyants et une posture légèrement en retrait. Ce serait malhonnête d’en louanger seulement quelques-uns de cette riche galerie, car tous parviennent à tirer leur épingle du jeu.

Malgré tout, reste que cette proposition, peut-être plus un exercice de style maîtrisé qu’un récit pleinement incarné, exige du spectateur une disponibilité particulière, car rien n’est expliqué. Ailleurs la nuit ne plaira assurément pas à tous. Mais pour le cinéphile qui accepte d’en épouser le rythme, le film offre un moment de cinéma doux, tendre et profondément méditatif. Une œuvre fragile surprenante, suspendue entre deux mondes, à l’image de ses personnages en quête d’appartenance.