Des plans flous sur l'intérieur d'un véhicule en mouvement. L'habitacle est obscur. Le bruit du moteur est entrecoupé par les plaintes assourdies d'une personne bâillonnée. Presque instinctivement, on comprend que l'on assiste à un enlèvement. Cette ouverture anxiogène donne bien le ton pour ce qui va suivre dans Sans témoin.
Le film ne s'encombre pas d'une longue introduction. Comme les meilleurs Hitchcock, il commence dans le feu de l'action et établit un sentiment de danger qui perdure tout au long de la projection. En quelques minutes, les éléments du récit se mettent en place. L'efficacité narrative est l'une des forces de Sans témoin, quatrième opus de Wiebke von Carolsfeld.
Figure appréciée du cinéma canadien-anglais, la réalisatrice d'origine allemande est surtout connue pour Marion Bridge, son premier long métrage sorti en 2002, qui a révélé un jeune Elliot Page. Avec Sans témoin, von Carolsfeld retrouve Pascale Bussières, qu'elle avait déjà dirigée dans The Saver (2016), une autre production anglophone mettant en vedette une distribution majoritairement québécoise. Si ce dernier projet était un drame, la cinéaste s'essaie cette fois au film de genre, avec une histoire de revanche au coeur de la forêt boréale.
La prémisse est simple, mais ingénieuse : Sam (Bussières), une avocate de la défense, est abandonnée à des centaines de kilomètres de la civilisation avec pour seule compagnie Paul (François Arnaud), un homme accusé de viol qu'elle a fait acquitter quinze ans auparavant. Ce jeu sinistre est orchestré par le Dr Borden (Peter Outerbridge), père de la victime de Paul, qui blâme les protagonistes pour le suicide de sa fille.
Von Carolsfeld montre qu'elle maitrise les codes du film de survie avec ce scénario qui n'est pas sans évoquer Deliverance. Comme dans le classique de John Boorman, l'environnement hostile devient un personnage en soi.
Grâce à la direction photo toute en pénombre de Léna Mill-Reuillard, la forêt prend vie et révèle les faiblesses des personnages. Végétarienne, Sam ne peut manger de viande sans vomir et nage mal; Paul a une peur bleue des hauteurs. On se surprend à éprouver de la sympathie pour ces citadins a priori déplaisants, alors qu'ils bravent la météo, les blessures et la faim, développant en chemin une complicité étonnamment touchante, vu le contexte. La chimie entre Arnaud et Bussières est évidente.
Tous deux livrent des performances physiques impressionnantes, multipliant les cascades et les scènes dans l'eau glaciale. Leur jeu est tout aussi maitrisé sur le plan psychologique. Bussières s'approprie avec brio les différentes facettes de son personnage complexe, qui voit sa réserve de grande avocate céder la place à un désespoir de plus en plus fiévreux. Arnaud interprète Paul avec assez de bonhommie pour paraitre inoffensif... mais garde un soupçon d'arrogance qui fait en sorte que l'on se méfie toujours un peu de lui.
Avant d'être une histoire de survie, Sans témoin est un thriller où la menace ne vient pas de la nature, mais d'autrui. Toute la tension se résume en une seule question : Paul était-il vraiment innocent? Des signes subtils laissent croire que Sam n'en est pas convaincue, malgré leur apparente camaraderie. Von Carolsfeld fait baisser la tension avec des répliques humoristiques, mais le public reste toujours sur ses gardes. Loin des Sept jours du Talion, le film n'est pas graphique, pourtant la crainte de la violence est constante.
Et comme le film de PodZ, Sans témoin est une histoire de vengeance. Mais c'est une vengeance symbolique contre un système de justice - personnifié par Sam - trop froid et déshumanisant, qui refuse d'admettre sa responsabilité envers les victimes. Von Carolsfeld rappelle les conséquences de cet aveuglement volontaire.
