Fresque apprêtée.
Cherien Debbis avait été remarquée il y a près de vingt ans avec son premier film très réussi « Amerrika » qui parlait d’une palestinienne rejoignant sa famille au fin fond de l’Amérique. Trois ans plus tard, elle a signé « May in the summer » et depuis plus rien. En tout cas sur le grand écran puisqu’elle est en revanche devenue une réalisatrice et créatrice de séries très prolifique depuis quinze ans (« The Sinner », « Empire », ...). Probablement impactée par la situation dans son pays, la Palestine, depuis le 7 octobre 2023, elle a décidé de réaliser un film sur lui. Une grande fresque qui s’étale sur près de quatre-vingt ans et qui entend encapsuler la petite histoire (celle d’une famille palestinienne) dans la grande (celle du pays). « Ce qu’il reste de nous » sera même le film qui représentera la Jordanie dans la course aux Oscars puisque le film a été produit principalement avec des fonds de ce pays voisin.
Déjà il faut louer la direction artistique de toute beauté de la cinéaste (qui joue aussi l’un des rôles principaux). « Ce qu’il reste de nous » est une œuvre ambitieuse par ce qu’elle entend raconter mais elle a le mérite aussi d’être très réussie formellement. Le film est mis en scène avec beaucoup de soin, presque raffiné même, dans la lignée des grandes épopées tragiques et romanesques telle que « Le Patient anglais », toutes proportions gardées. La photographie sépia, le détail apporté aux décors malgré ce que l’on suppose un budget réduit et quelques plans de toute beauté comme celui final devant le coucher de soleil à Jaffa montrent une cinéaste qui a du goût et qui s’est donné les moyens pour que son film soit aussi intéressant qu’agréable à regarder. Pareillement, la distribution dont elle fait partie est parfaitement dirigée, chaque comédien à chaque âge étant adéquat et bon acteur.
On ne voit pas vraiment les deux heures et demie passer, emporter par l’histoire de cette famille dont l’occupation par le Royaume-Uni puis par Israël va bouleverser l’équilibre et la vie tout entière. La répartition sur les quatre époques traitées est bien dosée car aucune n’est moins intéressante ou réussie que les autres. « Ce qu’il reste de nous » est donc autant une tragédie familiale qu’une fresque historique durant laquelle trois événements charnières vont être les vecteurs dramatiques et politiques du film. Parfois un tantinet manichéen pour dénoncer le colon israélien (la scène de l’humiliation avec les soldats), le film n’est pas pour autant schématique, binaire ou caricatural. Il nous fait cependant prendre conscience de l’horreur et du stress chronique que vivent la Palestine et ses habitants depuis bientôt un siècle, sans en rajouter dans la kabbale contre le sionisme et pour se concentrer sur le destin de cette famille brisée.
Un autre sujet va intervenir dans la dernière partie qui donne l’impression que le script fait un pas de côté ou recule. Pas inintéressant, au contraire, mais faisant prendre à l’intrigue une tournure inattendue au détriment de la note d’intention. On n’en dira pas plus mais Debbis semble plus à l’aise pour prendre le pouls d’une famille brisée par l’état de la Palestine qui impacte ses membres que par un quelconque souffle politique ou contestataire. On regrette aussi que malgré tous les éléments mis en branle, le souffle romanesque important dans ce type de longs-métrages est aux abonnés absents et qu’hormis quelques instants fugaces, l’émotion soit plutôt rare. « Ce qu’il reste de nous » est une œuvre maitrisée sur bien des points mais il lui manque ce petit plus et un regard plus pertinent et pointilleux sur l’histoire de la Palestine pour atteindre les sommets.
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