Affiche du film  Vénus noire
© Métropole Films Distribution

Vénus noire

Version originale en français
30 mars 2011

Callipyge humiliée

Photo Par Karl Filion

Après La graine et le mulet (et ses quatre Césars), inutile de dire que le nouveau film d'Abdellatif Kechiche était très attendu. Film d'une puissante humanité, le grand mérite de ce dernier était de rendre romantique et grandiose la quête d'un simple restaurateur de Sète. Vénus noire a déjà dans sa prémisse cette exaltation romanesque de par sa reconstitution historique; il n'y a plus la simplicité et l'humilité du quotidien pour mettre en scène la grandeur de la vie. Le récit y est fortement appuyé par définition. Il ne reste que les personnages, qui ne sont malheureusement pas à la hauteur.

Le personnage principal de la Vénus hottentote, Saartjie Baartman - dont les traits de caractère sont grossièrement définis (il faut voir cet « alcoolisme » ultra-simplifié) - est l'esclave d'un être atroce qui la manipule et l'offre en spectacle comme une « sauvage » apprivoisée. Sur scène, Saartjie est humiliée par son maître et par les spectateurs, qu'elle soit à Londres ou Paris.

Les répétitions du film s'avèrent lourdes, ampoulées, presque accusatrices : on peut se prostituer à l'écran pendant 5 minutes ou pendant 30 minutes, cela ne change rien à l'odieux de la chose, n'ajoute ni dégoût, ni tristesse à la gravité des faits représentés. On peut montrer l'humiliation sur scène deux fois, trois fois, cela ne la rend pas plus émouvante, ni plus écoeurante qu'elle l'est déjà; Vénus noire aime apparemment Saartjie Baartman d'un amour véritable, et ceux qui lui font du mal, volontairement ou non, sont accusés, jugés et condamnés par et dans le film. Cet exercice devient lourd d'autant qu'il n'a pas la même puissance d'une circonstance à l'autre.

Car ce personnage de Saartjie Baartman, qui va prétendre au cours d'un procès haut en couleur être une actrice (« jouer la comédie »), ne semble pas comprendre le concept de jeu et de personnage (et c'est là son véritable problème); puisque le rôle qu'on lui demande de jouer l'humilie et qu'elle est incapable de faire la différence entre elle et la performance, sa dignité lui est volée. Sa lutte pour en conserver une partie, à travers son entêtement à garder son pagne devant les scientifiques de l'Académie des Sciences, s'avère plus éloquente et plus émouvante que les lourdes démonstrations qui accablent le film d'une étrange moralité anachronique pendant les spectacles : le spectateur actuel peut-il se sentir coupable de gestes posés il y a deux cents ans, et qui étaient d'autant plus innocents qu'ils étaient poussés par une curiosité loin d'être malsaine?

Les spectateurs qui s'étonnent et s'amusent de la Vénus hottentote dans ce Londres de 1810 ne sont pas méchants, ils sont curieux, ignorants certainement (difficile de leur reprocher cependant), et de leur appliquer une morale contemporaine ne semble pas très efficace dramatiquement parlant. Il en va tout autrement de la rigueur scientifique prônée par Georges Cuvier et ses assistants, et c'est justement pour cette raison que ces scènes fonctionnent le mieux. On y trouve un véritable mépris; les racines, peut-être, d'un racisme ordinaire qu'on commence à peine à surmonter aujourd'hui.

Il en résulte un film inégal au scénario trop appuyé qui n'est pas sauvé par les prestations de ses comédiens, ni par la caméra de Kechiche qui, de curieuse est devenue inquisitrice. On y perd au change toute la puissance et la délicatesse de la démonstration.

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Photo Karl Filion

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