Affiche du film  Les criminelles
© Studio Element

Les criminelles

Version originale en français
22 février 2013

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possible

Photo Par Karl Filion

Jean-Claude Lord propose avec Les criminelles un « documentaire » sur les travailleuses du sexe. Si les questions qu'il pose sont valables - nécessaires dans certains cas - ce sont les réponses que le film suggère qui posent problème. Un problème grave de sophismes, de manipulation émotive et de réflexions cheap sur le féminisme et la liberté de choix.

Ces femmes, si courageuses de venir s'exprimer ainsi à la caméra, n'ont pas le traitement qu'elles méritent dans cette accumulation de raccourcis intellectuels et de dénis, comme si on espérait réussir à convaincre que tout est parfaitement parfait dans le milieu de la prostitution.

Les travailleuses du sexe interrogées ne cessent de répéter qu'elles ont « aimé » leur expérience, qu'elles sont épanouies et à l'aise et heureuses d'être des travailleuses du sexe. Fort bien. Tant mieux, même. Mais quelle est la valeur de cet argument sur le propos du film? Quelle différence cela fait-il sur la criminalisation de la prostitution (parce que danser dans les bars, ce n'est pas illégal, ne mettons pas tous les oeufs dans le même panier) qu'elles travaillent avec le sourire? Quelle valeur légale? D'autant que c'est un milieu où, s'il faut en croire les intervenantes de ce documentaire, on arrête quand on veut, sans aucun problème...

Autre exemple : c'est une excellente nouvelle que le travail du sexe ait sauvé la vie d'une femme des coups d'un conjoint violent. Cependant, la responsabilité d'un documentaire, c'est de montrer le contrepoids et de poser la question : à combien de femmes le cercle vicieux de la prostitution a-t-il coûté la vie? Aucune, peut-être. Mais c'est la responsabilité d'un documentaire à thèse de le démontrer. Car on dirait que tout est rose dans le monde de la prostitution et que toutes les transactions se font avec le sourire, incluant arcs-en-ciel, anges et violons.

Les tactiques émotives sont d'une faiblesse incompréhensible; faut-il vraiment répondre à une escorte (une actrice en fait) qui se demande pourquoi on l'a emmenée à un poste de police alors « qu'elle n'a rien fait de mal »? Faut-il vraiment lui répondre que la loi existe, que notre société est régie par des textes de loi? Au total, il doit bien y avoir 15 secondes sur le sujet des lois qui rendent la sollicitation et le proxénétisme criminels.

D'autant que ce film veut parler de prostitution, mais n'aborde pas la question de la prostitution masculine. Tout y est-il si joyeux? Tout compte fait, Les criminelles ne parle pas véritablement de prostitution, mais plutôt d'assistance sexuelle, en glorifiant le geste (avec raison) mais en évitant de parler des choses laides et hideuses qui entourent le commerce du sexe (voir en référence le film The Sessions, qui démontre par la fiction tout le bien qui peut découler d'un tel travail). Ces choses n'existent peut-être pas, et Lord peut bien essayer de le prouver, mais on ne peut pas les rejeter du revers de la main.

D'ailleurs, la présence fantomatique de ce réalisateur déstabilise, lui qui méprise tout ceux (jamais interrogés, jamais présents à la caméra de toute façon) qui émettent des doutes quant au travail du sexe - on veut bien croire que toutes les danseuses ne sont pas toxicomanes, mais y en a-t-il? Par souci d'intégrité, il aurait fallu montrer l'envers de la médaille. C'est pire que ça en réalité : si on avait voulu être pris au sérieux, il était impératif de montrer l'envers de la médaille, d'autant qu'on se prétend « documentaire » et social.

Le problème, c'est que personne ne semble comprendre pouquoi, ni vouloir savoir pourquoi. Personne ne semble comprendre pourquoi des parents pourraient être inquiets d'apprendre que leur fille danse nue ou se prostitue; pourquoi les lois existent ni quelle est la teneur des débats actuels sur le sujet. De l'empathie, la capacité de se mettre à la place des autres, c'est ce dont manque ce documentaire, qui pourtant ne cesse d'en réclamer, d'en exiger sous peine d'anathème - « si tu n'es pas avec nous, tu es contre nous » - en utilisant les plus basses tromperies émotives et sans faire appel à l'intelligence des gens.

Les criminelles n'est pas un documentaire digne de ce nom. Un film si affreusement connoté ne peut être qu'un pamphlet, et les choses qu'il dit, quand bien même elles seraient vraies, et justes, doivent être sujettes à caution.

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Photo Karl Filion

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