Affiche du film  Le journal d'un vieil homme
© Les Films Séville

Le journal d'un vieil homme

Version originale en français
20 août 2015

Dégénérescence

Photo Par Martin Gignac

Bernard Émond occupe une place à part dans le septième art de la Belle Province. S'il y a un cinéaste qui échappe aux modes, c'est bien lui. Son cinéma de gravité sonde l'âme humaine qui souffre et qui arrive pourtant à se dresser contre l'adversité. Un sentiment de pureté qui transcende sa filmographie et qui a érigé La neuvaine comme le plus beau film québécois du présent siècle.

Une décennie plus tard, le réalisateur n'est plus tout à fait le même et Le journal d'un vieil homme pourrait bien être le long métrage de la rupture. En apparence, rien n'a vraiment changé dans cet univers lent et dépouillé. Il est toujours question d'un héros qui tend vers la dignité dans un monde opaque et implacable. Un médecin condamné par la maladie (Paul Savoie) qui ne comprend pas son épouse (Marie-Thérèse Fortin) et sa fille adolescente (Ariane Legault) et qui tente de sauver la progéniture (Marie Eve Pelletier) de sa première femme qui est en proie à la mélancolie.

Plus encore que son précédent Tout ce que tu possèdes, Émond opte pour un récit extrêmement littéraire, se collant au plus près du récit original Une banale histoire d'Anton Tchekhov. La narration omnisciente a beau être contre les courants en place, elle dicte trop l'effort, aseptisant les dialogues, les rendant beaucoup trop théâtraux. Ce qui filtre perd du coup de son souffle et de sa vigueur. Et cette abondance de mots n'est plus servie par la mise en scène attentive de son créateur. Elle alterne entre raffinement et lourdeur, ravissant par son utilisation de la musique classique et le soin apporté à la photographie tout en décevant par ses retours dans le passé qui ne sont pas toujours crédibles et la faible fluidité de sa caméra.

Les thèmes importants ont toujours été au coeur des films de ce scénariste émérite et il est à nouveau question de la perte et de la transmission, de la compassion et du sentiment d'impuissance. Quelques éclairs furtifs qui évoquent par la bande des chefs-d'oeuvre - Les fraises sauvages de Bergman, Limelight de Chaplin, Trois Couleurs: Bleu de Kieslowski - et qui confrontent raison et sentiments, vieillesse et jeunesse en posant des questions essentielles sur la difficulté d'être heureux à notre époque. Des interrogations nécessaires et humanistes qui touchent au divin, peu importe qu'elles soient moralisatrices et manichéennes.

Il y a toutefois cette tendance à jouer au cinéma "engagé" qui ne sied pas bien à son auteur, qui se sent le besoin de faire des liens avec Céline Dion, le Cirque du Soleil et Pierre Karl Péladeau (sans réellement nommer ce dernier), ce monde qui change, cette culture qui se meure, ces comédiens qui ne percent pas à la télévision sauf s'ils sont humoristes, etc. Des connotations qui manquent cruellement de subtilité et qui, même si elles ne sont pas toujours approuvées par le protagoniste, sont à deux doigts de verser dans le cynisme. Bernard Émond n'est certainement pas Denys Arcand, sauf qu'ils ont tous les deux tendance (surtout dernièrement) à s'enfermer dans le pessimisme et la désillusion d'où émanent une certaine lassitude, à crier "le monde est laid" en rappelant du coup les beautés de la nature. Après son superbe Contre toute espérance, Le journal d'un vieil homme est certainement son essai le plus sombre et si l'émotion prend le dessus de la dernière scène qui est magnifique, elle n'avait précédemment aucun réel espace pour exister tant les tics du metteur en scène sont accaparants.

Comme il l'a fait auparavant avec Luc Picard, Élise Guilbeault, Patrick Drolet, Guylaine Tremblay, Guy Jodoin et Jacques Godin, Bernard Émond a cette faculté de soutirer le meilleur de ses acteurs qui n'ont jamais aussi bien paru que sous sa direction. C'est le cas de l'expérimenté Paul Savoie qui n'a pas eu la carrière qu'il méritait au cinéma et qui fait belle figure en sorte d'alter ego du cinéaste. Ses duos avec la trop peu connue Marie Eve Pelletier sont d'ailleurs les meilleurs moments de cet ouvrage. Le reste du temps, le vieil homme du titre domine son entourage, obligeant presque l'excellente Marie-Thérèse Fortin et la talentueuse Ariane Legault (inoubliable dans Une jeune fille) à faire de la figuration.

Il n'y a pas plus grande déception que d'assister à un film moyen d'un réalisateur qu'on a toujours adoré. C'est le cas malheureusement du Journal d'un vieil homme où les vertus salvatrices du cinéma de Bernard Émond n'arrivent pas à détourner notre regard de ses nombreuses imperfections. Espérons seulement que ça soit une simple erreur de parcours, un faux pas qui peut arriver à n'importe qui.

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Photo Martin Gignac

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