Affiche du film  Autrui
© Métropole Films Distribution

Autrui

Version originale en français
25 février 2015

J'urine dans ton appartement

Photo Par Martin Gignac

De toutes les cinéastes québécoises, Micheline Lanctôt est celle qui a le parcours le plus atypique. Alors qu'Anne-Claire Poirier a révolutionné le septième art d'ici, que Léa Pool est capable de pondre un bon film populaire à l'occasion, que Paule Baillargeon adore expérimenter, que Catherine Martin multiplie les grandes fresques et que Sophie Deraspe et Anaïs Barbeau-Lavalette représentent l'avenir, la mythique actrice de Gilles Carle a mordu la poussière plus souvent qu'autrement et ce n'est pas faute d'efforts, ayant de la difficulté à faire financer ses projets malgré le succès mérité de Sonatine à ses débuts.

Sa filmographie, très inégale, explore les abysses de la condition humaine à l'aide de sujets riches qui ne donnent pas toujours quelque chose de concluant. Après quelques échecs (Le piège d'Issoudun, Suzie), on la pensait revenir définitivement du bon côté du spectre avec Pour l'amour de Dieu qui s'avérait très potable malgré un dernier plan plus discutable. C'était avant Autrui.

Encore une fois, on ne pourra pas l'accuser de ne pas s'intéresser à des thématiques importantes. Il est question d'une femme (Brigitte Pogonat) qui brise son isolement et son ennui en accueillant chez elle un sans-abri (Robin Aubert). De deux mondes parallèles qui se rencontrent enfin. D'une dignité qui revient au fil de bons soins et de persévérance. Une démarche noble et nécessaire, surtout à une époque où la solitude et l'itinérance sont monnaie courante.

Dommage que l'effort soit si maladroit. Difficile de croire à ce qui arrive tant la vraisemblance fait défaut. N'adoptant ni le point de vue du conte et encore moins celui du réalisme social, la fiction finit par errer, se refusant de "psychologiser" ses personnages (en leur donnant un passé, une quête, des raisons) qui demeurent de simples esquisses. Comment éprouver un quelconque attachement pour ce type qui broie du noir et qui n'est qu'un cliché d'un homme animal en situation d'itinérance? Après tous ses comportements détestables que pratiquement personne ne ferait, on se dit que l'exagération n'a pas meilleur goût. Et ce n'est pas tellement mieux chez l'héroïne vertueuse qui est à la fois sainte et naïve, invitant chez elle un inconnu blessé au lieu d'appeler l'ambulance, l'encourageant à boire alors qu'elle sait pertinemment qu'il a un problème d'alcool, laissant la porte de son appartement débarrée même si elle habite en plein coeur d'un quartier populaire de Montréal, etc. Des fautes de goût qui font pencher la production dans la farce involontaire.

C'est d'autant plus triste pour les interprètes qui ne peuvent montrer leur talent. Capable de grandes choses, Robin Aubert ne fait pas oublier les lourdeurs et les mimiques de l'individu qu'il incarne. Et en temps normal, c'est le genre de rôle qui aurait propulsé Brigitte Pogonat au sommet. Elle devra malheureusement se reprendre. La mise en scène, une des plus maîtrisées et soignées de la carrière de la réalisatrice, est secondaire devant toutes les inepties qui arrivent. Tout comme les subtilités du scénario, qui laissent sous-entendre que Mère Teresa veut peut-être se donner bonne conscience et que son Job aime bien la manipuler. Sommes-nous finalement devant un film dont la véritable prémisse serait les relations de dominants et de dominés comme dans le cinéma de Catherine Breillat?

On ne le saura jamais puisque Autrui, qui prétend vouloir entrer en relation avec l'autre, le fait à sens unique. Le spectateur n'est jamais vraiment invité à partager la déchéance des êtres tant ce qu'il voit n'a aucun fondement dans la réalité et il n'éprouve aucune empathie envers eux. Lorsque le rationnel et l'émotionnel font défaut, il y a quelque chose qui cloche, ça c'est certain.

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Photo Martin Gignac

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