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Samedi 7 juillet 2012 à 07h00

L'Hebdo : La géométrie amoureuse

Photo Par Pascale Dubé
Image du film Savages

Ah, l'amour! Voilà un sujet inépuisable sur lequel reposent bien des films. Malheureusement, le manque d'imagination ambiant traite la plupart du temps le sujet avec les mêmes vieilles méthodes parmi lesquelles la figure du triangle amoureux apparaît comme l'un des ressorts dramatiques les plus utilisés. On n'a qu'à penser aux triangles classiques comme celui de Christian-Roxanne-Cyrano que l'on doit à Edmond Rostand (Cyrano de Bergerac) et dont la mécanique a été (maladroitement) reprise dans plusieurs oeuvres.

Le principe est généralement simple : une femme aimée par deux hommes très différents, l'un d'eux étant de prime abord l'archétype du Prince Charmant (beauté, argent, popularité) et le second étant objectivement beaucoup plus imparfait, mais dont la personnalité s'harmonise parfaitement avec celle de la femme désirée. Le drame survient quand l'homme imparfait tente de séduire la femme, davantage attirée par le Prince Charmant. Cependant, de nombreux films se sont amusés à déconstruire, voire à faire voler en éclats, les codes traditionnels du triangle amoureux et c'est en s'attardant à ces essais que l'on peut constater toute la richesse d'une telle figure dramatique.

Avec son adaptation du best-seller Savages qui sortait ce vendredi, Oliver Stone met en scène un triangle amoureux qui défie les codes habituels, puisqu'on n'y retrouve aucun débalancement : tous les membres du triangle connaissent leur place et aucune jalousie ni frustration ne vient mettre en danger le statu quo émotionnel du trio. Ici, au lieu d'assister à une mâle compétition pour obtenir les faveurs de la dame, il appert que les deux hommes ne sont en fait que les deux faces d'une même représentation du chevalier moderne, galopant à la rescousse de la belle... Incongruité : un triangle à deux côtés!

À l'inverse, The Witches of Eastwick met plutôt en scène un « rectangle » amoureux. Dans cette comédie fantastique, trois amies (Cher, Susan Sarandon et Michelle Pfeiffer) font le voeu de voir apparaître dans leur entourage leur homme idéal, conjurant ainsi un démon lubrique (Jack Nicholson) qui arrive dans leur voisinage pour combler leurs attentes. Les trois femmes, subjuguées et séduites, entreront en compétition pour obtenir l'affection exclusive du démon. Le film de George Miller offre d'ailleurs un éclairage différent sur la séduction traditionnelle, renversant la balance du pouvoir en accordant aux femmes le soin de séduire, rafraichissant du coup l'habituel triangle.

Or, il est possible qu'un scénario interroge non pas le nombre de participants impliqués dans le noeud sentimental, mais bien qu'il revisite la psychologie des personnages qui le constituent, ce qui permet de mettre en relief un propos ou une idéologie particulière. Dans The Dreamers de Bernardo Bertolucci, le trio central est formé d'un frère, sa soeur et d'un étudiant américain. L'inceste, l'homo-érotisme et le libertinage d'une jeunesse en recherche d'elle-même est mis en relation avec la politique troublée d'un Paris de 1968. À sa sortie, le film a choqué bien des spectateurs à cause de la nature crue du propos, mais il n'en demeure pas moins que ce triangle inhabituel dénote d'une volonté véritable de questionner les rapports humains et de faire sortir le triangle amoureux d'un carcan rigide dans lequel les réflexes hollywoodiens l'avaient cantonné.

Quelques expériences américaines ont quand même tenté de trouver d'autres histoires à raconter. Dans le film Threesome, le trio central est constitué d'une femme séduisante (Alex, interprétée par Lara Flynn Boyle) et de ses deux colocataires (Eddy i.e. Josh Charles et Stuart, i.e. Stephen Baldwin) qui se retrouvent pris dans un triangle impossible. Alex tombe amoureuse de son colocataire Eddy, tandis que ce dernier découvre qu'il éprouve des sentiments pour Stuart qui voudrait bien, quant à lui, qu'Alex lui tombe dans les bras... Ici, c'est un triangle qui tourne en rond (!) et qui n'a pas de point focal. Le jeu de la séduction tourne à l'impasse puisque les désirs et les attentes des personnages ne sont pas compatibles avec la réalité. Les personnages finissent ultimement à trouver le bonheur à l'extérieur du triangle.

C'est un peu le même genre d'idée qui transpire dans Les amours imaginaires de Xavier Dolan, bien que cette fois, l'impasse soit d'un autre ordre. Contrairement aux triangles habituels dans lequel l'objet central hésite entre deux options possibles, dans ce cas-ci, l'objet central n'a jamais eu l'intention de choisir, opposant les deux protagonistes dans leur quête insensée d'un objet qui leur échappe.

Mais l'un des films les plus complexes à faire usage des triangles demeure The Hours. La narration en triptyque, avec l'ajout d'interrelations entre les histoires et les personnages, presque toujours présentés sous forme de trios en demi-teintes, réinvente le traitement généralement dispensé aux triangles amoureux puisqu'il donne une place prépondérante, dans lesdits triangles, aux passions individuelles désincarnées qui deviennent presque des personnages en eux-mêmes. Chacune des femmes présentées est à la croisée des chemins et arrive à l'heure du choix. Virginia Wolfe (Nicole Kidman) hésite entre sa vie avec son mari et ses passions morbides autodestructrices, Laura Brown Julianne Moore) hésite entre son devoir de femme au foyer ou d'écouter ce que son attirance pour sa voisine Kittie (Toni Collette) lui suggère et Clarissa Vaughan (Meryl Streep) hésite entre son passé et son présent, incarnés par Ed Harris dans le rôle de Richard, un amour de jeunesse, et Allison Janney, dans le rôle de sa conjointe actuelle.

Chacun des triangles de The Hours met en lumière ce qui est l'un des aspects de la vie que la plupart des films monolithiques sur l'amour oublient : aucun choix en amour n'est facile et chaque choix entraîne des conséquences, pour soi et les autres. Quand une porte s'ouvre, une autre se ferme et c'est pourquoi les moments de grâce sont rares et nimbés de regrets. La vie n'est pas faite de fins heureuses et de bonheur éternel et sans partage. Après tout, la vie ne s'arrête pas au baiser final, quand le générique et la musique démarrent. Aucune relation humaine n'est linéaire et l'amour encore moins. C'est pourquoi les films les plus intéressants dressent un portrait de la géométrie amoureuse à l'instar de la vie, en trois dimensions.

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