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Mardi 16 décembre 2008 à 15h00

Édito : Les pièges de la critique

Photo Par Karl Filion

Mon collègue Kevin Laforest de l’hebdomadaire Voir a abordé dernièrement sur son blogue (sous deux titres délicieusement pompeux; La hiérarchie des genres et La tyrannie du sujet) deux « pièges de la critique ». « Pourquoi autant de critiques semblent croire que seuls les films d'époque, les biopics et les adaptations littéraires méritent d'être acclamés, la comédie, le film d'action, l'horreur et la science-fiction étant apparemment des genres de seconde zone? », dit-il, mettant le doigt sur un vrai problème, qui est pourtant sur le point de se résorber de lui-même. Je suis d’avis – et cela ne regarde que moi – que la critique est en train de changer; plus rapidement à l’extérieur du Québec qu’ici, mais tout de même. Le succès critique de The Dark Knight aurait été impossible il y a une dizaine d'années, autant que les films qui réconcilient critique et public sont peu nombreux chaque année. Aujourd’hui, on ne boude plus son plaisir, car lorsqu’on le fait, c’est d’un pan « intellectuel » voire « universitaire » de la critique – qui n’en est pas tout à fait – dont on a peur, et que l’avis de ce spectre du jugement cinéphilique perd de plus en plus d’importance face à la l’hégémonie du public. Tous les films sont le meilleur et le pire film de quelqu'un. Cela ne signifie pas pourtant que ce soit valeureux.

Kevin Laforest et moi-même sommes certainement les plus fervents défenseurs de Superbad, au Québec du moins, face aux salves répétées de nos collègues qui, insensibles à l’immense efficacité de ce film, négligent inconsciemment son importance. Cependant, donner plus d’importance qu’il en mérite au public est risqué pour plusieurs raisons, dont la première est certainement le manque de recul. Comptez combien de 10/10 un cinéphile moyen distribue dans l’année et vous verrez que « le meilleur film de sa vie » change à chaque mois. D’autant que de proclamer un « meilleur film à vie », quand on n’en pas vu assez, c’est quelque peu hasardeux. Comme on dirait en blague à la sortie d’un film : « c’est bon, mais c’est pas Citizen Kane! »

D’autant que le public n’est pas à l’abri d’erreurs élémentaires qui font pourtant la différence entre cinéma et mercantilisme primaire; celui de croire, par exemple, que parce qu’un film est numéro un au box-office qu’il est nécessairement bon (qui dit que les 400 milliards de personnes qui sont allées le voir n’ont pas toutes été déçues?). Sans oublier cette méconnaissance de l’adaptation cinématographique. On ne peut pas faire confiance à quelqu’un qui dirait « qu’on ne peut pas le changer parce que c’est dans le livre »; faux, archi-faux, les langages cinématographiques et littéraires sont tellement différents qu’une bonne idée littéraire est rarement une bonne idée cinématographique. Un livre pourrait se permettre, par exemple (et l’exemple est pris au hasard, promis), de retarder son élément déclencheur au 3/4 de sa durée totale parce qu’il explorait jusque là les psychologies des personnages; le film, lui, devra absolument régler ce problème (qui n’en est pas un en littérature). C'est exactement pour cette raison aussi qu'il n'est pas obligatoire - préférable, certainement - d'avoir lu un livre pour critiquer le film qui en est tiré.

Ce que mon collègue recherche ici avec ses « pièges de la critique », ce sont les erreurs élémentaires que les critiques professionnels peuvent commettre; et, croyez-moi, il y en a. Celle de mépriser un film sur la foi de ses intentions ou de son impact social en est certainement une. Quelles sont les autres? Analyser plutôt que « vivre » le film, avec ce que cela comporte d’objectivité. Le plus important, c'est de ne pas se laisser berner par une jolie vedette ou un timing parfait. Notre métier n’est pas « d’intérêt public » et ne doit pas refléter l’avis de la majorité. Pas qu’il doive nécessairement exprimer le contraire non plus, mais il est tout à fait logique que les critiques de cinéma soient plus exigeants que le public moyen. Quand on a vu cent fois l’histoire d’amour impossible devenir possible, le laissé-pour-compte revenir de l’arrière et gagner en prolongation, on en veut plus. Quelles sont les autres pistes de réponse? Qu’est-ce qui vous agace chez les critiques?

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