Un sacré gros morceau de cinéma que voilà! Adoubé un peu partout et probablement l’un des gros favoris des prochaines cérémonies de récompenses, « Une bataille après l’autre » est ce que le cinéma avec un grand C peut offrir de mieux en ce moment. Une œuvre à la fois distrayante mais réflexive, politique mais drôle, spectaculaire mais émouvante. Et Paul Thomas Anderson, au summum de son art, réussit ici à offrir son long-métrage le plus accessible tout en étant le plus audacieux et génialement outrancier. Pour beaucoup, « There will be blood » est son plus grand film (mais on a aussi le droit de le trouver pénible et prétentieux) tandis que d’autres iront davantage vers son premier long-métrage, le génial « Boogie Nights », ou vers son magnifique « Magnolia » qui, comme le bon vin, se bonifie avec le temps. Celui-ci devrait mettre tout le monde d’accord tant il peut convenir à presque tous le spectre des goûts d’un spectateur de cinéma.
Anderson rentre avec « Une bataille après l’autre » dans un club très fermé et malheureusement de plus en plus rare depuis les années 2000 : celui des réalisateurs capables de réussir de grands blockbusters d’auteur. C’est-à-dire des films à gros budgets mais qui ont de la substance, de la profondeur, une âme et une patte d’auteur. On pense à Tarantino dans son genre bien à lui mais surtout à Christopher Nolan et, plus récemment, Denis Villeneuve. Steven Spielberg ou Michael Mann chez les plus anciens peuvent aussi y être inclus mais cette race de cinéastes ne court plus les rues à cause de la mainmise des studios et d’un manque flagrant d’inspiration et de création. Le dernier bébé de PTA est pourtant la parfaite synthèse de ce qu’est un grand blockbuster d’auteur. Le film est spectaculaire à plusieurs moments, il est doté d’un budget de plus de 100 M$ (énorme pour le cinéaste), il y a un propos politique et pamphlétaire assez poussé pour un film de studio, le fond est sérieux, le casting est imposant et le cinéaste a eu toute la latitude pour mener à bien son projet avec le final cut.
Rien que la durée de près de trois heures est représentative de cette totale liberté artistique car les studios sont souvent frileux que des œuvres risquées soient si longues et donc aient moins de séances potentielles. Mais, chose rare, on ne les voit pas passer tant le film est rythmé et impressionne. Allez, on pourra juste pinailler sur un dernier acte qui s’étire un peu trop, un petit quart d’heure de moins aurait rendu le tout encore plus puissant. Sur le versant des petits défauts qui empêchent peut-être « Une bataille après l’autre » d’être un classique, on pourra aussi noter quelques invraisemblances dans le récit (les personnages se traquent et se retrouvent un peu trop facilement, au bon vouloir du scénario) et un manque de contextualisation sur le régime en place aux États-Unis. PTA a également parfois un peu trop conscience de son génie et frôle l’esbrouffe mais c’est une critique qui s’avère finalement aussi positive.
Pour le reste, « Une bataille après l’autre » nous happe dès ses premières séquences et son premier tiers flamboyant. Entre scènes d’action immersives et impressionnantes, personnages complètement barrés (dont la découverte Teyana Taylor, incroyable) et une intrigue folle, on est conquis. Le film a le mérite de nous gratifier de nombreuses saillies d’humour, entre loufoque et satire, délicieusement jubilatoires. Elles se fondent parfaitement dans l’univers sérieux du film qui parvient à tenir l’équilibre entre enjeux tragiques et gaudriole. Les bonnes sœurs fumeuses de cannabis, le club privé de suprémacistes blancs ou encore le réseau de clandestins, toute ces idées semblent grotesques - mais pas tant que cela dans ce monde de plus en plus polarisé et dingue – et sont admirablement mélangées pour moquer notre époque, ses travers et ses contradictions. On rit jaune mais on rit beaucoup. La séquence magistrale et virevoltante dans le labyrinthe d’immeuble de Del Toro (excellent encore une fois), aussi drôle que captivante, est révélatrice de ce constat.
Et, bien sûr, le réalisateur nous assène une leçon de mise en scène (et de cinéma). Le grain de l’image rendant le film intemporel, les plans sublimes qui s’enchaînent (comme ceux au coucher de soleil de la course-poursuite finale), la caméra hyperactive qui suit les personnages dans leur délire assorti d’un montage corsé laissant un sentiment d’urgence, de folie et de danger perpétuel, tout cela concourt à faire de « Une bataille après l’autre » un monument de cinéma. Et puis, il y a ce discours corrosif sur les maux d’une Amérique complètement schizophrène et gangrénée par les extrêmes (tout y passe, du wokisme aux extrêmes droites et gauches en passant par l’armée) qui arrive à point nommé et fait ici autant rire que frissonner. Et, enfin et comme prévu, Leonardo Di Caprio et Sean Penn livre des prestations proprement hallucinantes qui devraient résonner aux prochains Oscars. Pas parfait comme on l’entend partout mais du grand cinéma de qualité comme on en voit rarement.
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