Toujours aussi misérables (et actuels)
Posons-nous tout de même la question. Est-ce que cette nouvelle transposition était bien utile après celles avec Lino Ventura, la saga télévisuelle sur TF1 de Josée Dayan ou encore la version américaine avec Liam Neeson, Geoffrey Rush et Uma Thurman (et sans compter la comédie musicale boursouflée - également américaine - qui a valu un Oscar à Anne Hathaway)? Honnêtement et de prime abord, pas vraiment. En effet, beaucoup connaissent cette histoire par cœur et certaines des adaptations passées peuvent être qualifiées de satisfaisantes tant elles sont qualitatives. Mais après tout pourquoi pas si on garde en ligne de mire une appétence potentielle du jeune public! Avec un énorme budget comme ici, un casting de haut vol et un cinéaste touche-à-tout comme Fred Cavayé, il y avait espoir d’une version ultime et définitive comme l’a été l’excellent « Le Comte de Monte-Cristo », incroyablement réussi. Alors oui, il faut passer une histoire que l’on a l’impression de connaître par cœur pour l’apprécier, comme si on allait revoir notre comédie musicale préférée à Broadway une énième fois.
Avouons que « Les Misérables » cuvée 2026 est tout de même réussi dans les grandes lignes. Il y a du budget et on le sent à l’écran malgré quelques incrustations et fond d’écrans parfois un peu voyants et maladroits. Cavayé développe un sens du rythme indéniable en parvenant à ne pas nous ennuyer durant trois heures en alternant séquences impressionnantes, joutes verbales de haut niveau et un souffle épique de toute beauté la plupart du temps. Le script parvient à enchaîner les moments phares du roman d’Hugo avec panache donnant plus d’importance à certains personnages que dans d’autres adaptations (comme la famille Thénardier). En revanche, d’autres moments semblent passer plus rapidement comme la partie chez le prêtre et madame Magloire (dont Éric Bernard a fait un film l’an passé sobrement intitulé « Jean Valjean », ceci expliquant peut-être cela). La direction artistique est de qualité et la musique de Christophe Julien est parfaitement à propos. Et puis, de manière inattendue, la modernité du texte de Victor Hugo saute aux yeux, le fond et la morale devenant tristement d’actualité. La violence sociale exercée sur le peuple par une élite déconnectée raisonne tristement en ce mois d’octobre, rendant le fond d’une modernité et d’une pertinence inattendue et fort à propos.
Cependant, il est de bon ton de dire que tout n’est pas non plus réussi à cent pour cent. Si le roman fleuve d’Hugo aurait pu être adapté en plusieurs parties comme « Les Trois Mousquetaires », Cavayé a fait le choix d’un très long-métrage de trois heures. Mais le rythme, les nombreux personnages et un flot ininterrompu de péripéties finissent par fatiguer et on n’aurait pas dit non à une demi-heure de moins. Sans avoir relu le roman, il y a aussi certaines coïncidences et facilités narratives qui passent mal (la manière dont Jean Valjean est à chaque fois retrouvé par exemple). Enfin, si Vincent Lindon est tout indiqué pour le rôle, certains comédiens adoptent un jeu parfois un peu caricatural comme Camille Cottin et Benjamin Laverhne pourtant tous deux comédiens excellents et chevronnés, ce que l’on peut donc imputer à la direction d’acteurs du cinéaste. Dans l’ensemble « Les Misérables » reste une production de qualité, généreuse et opulente avec une mise en scène ambitieuse et impressionnante. Et malgré ses défauts ne la mettant pas au niveau du Monte-Cristo, elle demeure bien au-dessus du diptyque de Martin Bourboulon. Et si l’on veut prendre conscience de la misère de l’époque et de son climat politique pour faire un parallèle avec aujourd’hui, le film tombe à pic.
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