Que ce titre est ironiquement trompeur! Et volontairement inadapté dans son sens premier, sens où n’importe quel spectateur le prendra avant de découvrir le film. En effet, « L’Agent secret » est loin, très loin d’un blockbuster à la James Bond ou même d’un film d’espionnage plus sobre tel qu’on l’entend de prime abord du style « La Taupe ». Un titre qui s’avère donc surprenant pour un film qui l’est tout autant sur bien des aspects. On est face ici à une œuvre pléthorique, un peu chargée même, où une multitude de couches se rencontrent, se superposent et, finalement, s’embrassent pour un film fleuve qui n’est pas pour autant déplaisant. Au contraire. Les genres, les tonalités et les sujets se télescopent dans un ensemble complètement inédit et original mais toujours maîtrisé.
Il semblerait que le plus couru des cinéastes brésiliens, Kleber Mendonça Filho, ait trouvé un compromis entre ces chroniques intimistes et politiques (« Les bruits de Recife » et « Aquarius ») avec le génialissime délire baroque que fut « Bacurau ». Car malgré ses excès (sa durée excessive, ses sorties de route en tous genres, ...), « L’Agent secret » est peut-être le film le plus accessible du cinéaste. Et même si on n’est pas cent pour cent convaincu par tous ses choix artistiques et narratifs, on peut comprendre qu’il ait été remarqué de la sorte au Festival de Cannes. Car voilà une œuvre qui ose et qui s’affranchit de toutes les modes. Et il est peut-être le récipiendaire du prix le plus mérité d’un palmarès qui ne nous avait pas vraiment conquis : celui de la mise en scène. À ce niveau, il est clair que le long-métrage brille par sa somptuosité et une maîtrise totale de tous les outils du cinématographe. La photographie qui nous replonge dans les années 70 où les couleurs explosent, la science du cadre et du découpage comme certains plans magnifiques et des tentatives formelles qui emballent des séquences complètement dingues (la mise en scène de la légende urbaine voyant une jambe tueuse, digne d’une série Z et joyeusement folle).
Le prix d’interprétation masculine reçu par Wagner Moura est également mérité même si d’autres concurrents auraient pu l’avoir avec le même mérite (Joaquin Phoenix pour « Eddington » ou Benicio del Toro pour « The Phoenician Scheme » par exemple). Il incarne avec aplomb ce personnage ô combien mystérieux. Les seconds rôles constitués d’une galerie de personnages truculents sont également bien campés, du clin d’œil du fidèle (et récemment décédé) Udo Kier en réfugié allemand à l’incroyable Tania Maria en logeuse de réfugiés politiques. On rencontre bien des personnages et on assiste à pas mal de sous-intrigues sans se rendre compte que pendant la moitié du film (une bonne heure et quart quand même!), on ne sait absolument pas de quoi il retourne. C’est l’une des forces du film : parvenir à garder notre attention sans rien nous donner à comprendre et suivre. Mais, dès la première séquence à la station essence, on sent qu’on va voir quelque chose de peu commun.
Ensuite, le script avance à pas feutrés et on comprend bien que le film traire de la dictature politique au Brésil et de la corruption qui y avait lieu durant cette période. Certes, le film est moins puissant (et déchirant) que « Je suis toujours là », sorti l’an passé et prenant un contexte similaire, mais il adopte un angle d’attaque aux antipodes. Entre suspense neurasthénique (tout est lent), comédie décalée (cette histoire de jambe), film hommage (au cinéma de genre stylisé, rendu célèbre par Kubrick ou Spielberg) et brûlot politique, Mendonça Filho nous propose un sacré buffet garni. Alors oui c’est un peu trop long mais ce n’est jamais ennuyant pour autant. Et si les mystères de l’intrigue et pas mal de zones d’ombre restent en suspens pour un résultat qui frôle le non-suspense, on marche. « L’Agent secret » est d’ailleurs le genre d’œuvre typique qui nous laisse une impression un peu mitigée en sortant de la salle et qu’on digère encore le lendemain pour en ressentir les qualités. Un film à combustion lente étonnant qui ne laissera personne indifférent, une expérience à tenter.
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