Ce titre énigmatique et magnifique recèle une bien jolie surprise qui confirme le talent du cinéma québécois pour les récits d’apprentissages adolescents. Qu’ils prennent la forme d’une comédie primesautière comme dans « Jeune Juliette » ou celui du film familial à l’instar de « Mon cirque à moi », les propositions de la Belle Province en matière de chroniques adolescentes, ou coming-age movie pour reprendre le terme américain, sont légion et le plus souvent réussies. Mais pour « La déesse des mouches à feu », l’ambiance est bien plus tragique et sombre. Ce qui le rapproche davantage de « Une colonie », puisque c’est un contexte familial délétère qui influe sur la vie du personnage principal. En bien pire ceci dit, car ici c’est une véritable descente aux enfers que vit Katherine, cette jeune fille perturbée par la séparation violente de ses parents. Pourtant, à aucun moment le film n’est misérabiliste et il n’a jamais tendance à se complaire dans un pathos de bas étage qui aurait pu être contre-productif. On n’a jamais l’impression que le scénario ou ce qui nous est représenté va trop loin. Comme le roman dont il est adapté, il prend le parti de la première personne, on voit et on ressent donc les choses comme le personnage principal, ce qui signifie avec une certaine candeur. En dépit des événements durs et tristes qui se jouent devant nous, cette œuvre très sombre réussit l’exploit (et le paradoxe) d’être parfois lumineuse et poétique sans pour autant glorifier les actions de son personnage principal qui se réfugie dans la drogue et l’alcool pour compenser le mal-être familial. La balance et l’équilibre émotionnel est donc impeccable et c’est au spectateur de nuancer et de se faire son propre avis sur les événements qui se jouent devant ses yeux. L’image et le montage du film sont en totale adéquation avec ce que vit Katherine, ceux et ce qui l’entoure et son état d’esprit : en proie au chaos.
L’atout maître de ce beau long-métrage reste d’ailleurs son actrice principale. De tous les plans pour suivre la logique de mise en scène et les choix narratifs de la réalisatrice, Kelly Depeault bouffe littéralement l’écran dans la peau de Katherine. Aussi à l’aise dans lorsque son personnage craque et fond en larmes que lorsqu’il s’énerve ou se rebelle, c’est un véritable torrent déchaîné qui s’abat sur le film et qui est pour beaucoup dans sa réussite. Cette jeune actrice est incroyable de vérité et d’intensité. Elle donne tout et nous impressionne à chacune des scènes de « La déesse des mouches à feu ». Ses parents, dont on prend la crise conjugale de plein fouet alors qu’elle est souvent suggérée, ne déméritent pas et sont tout aussi criants de vérité. Le milieu de la jeunesse marginale et de la drogue est montré sans cliché. Peut-être qu’il ne sera pas assez diabolisé pour certains, voire même embelli pour d’autres, mais la cinéaste semble s’être bien documenté sur le sujet tant cette œuvre respire le vrai. C’est donc parfois très cru (sexuellement et au niveau de la toxicomanie) mais on n’oublie jamais que l’action est vécue du point de vue de Katherine. Ce qui oblige le spectateur à se faire son propre jugement de ce qu’il voit. La complicité entre les jeunes acteurs est forte et il y a pas mal de jolis moments en apesanteur, notamment lorsqu’elle s’évade de son quotidien morose grâce aux stupéfiants. Des parenthèses enchantées aussi magiques que les séquences de conflit ou de toxicomanie sont dures et violentes. Quant aux scènes finales, bouleversantes et déchirantes, elles nous broient le cœur. Certes, c’est le genre de chronique adolescente à la mode qu’on a l’impression d’avoir déjà vu. Néanmoins, celle-ci est forte et déchirante et se différencie par son côté jusqu’au-boutiste et bordélique. Radicale, réaliste et sublimement incarnée, elle nous touche durablement et vaut assurément le coup d’œil.
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