Darren Aronofsky est décidément un cinéaste imprévisible et qui aime passer du coq à l’âne. Ou plutôt ici du ciel à l’océan puisqu’on passe d’une métaphore absconse et complètement azimutée sur Adam et Eve avec l’horrible et épileptique « Mother! » à une œuvre sur un obèse cloitré chez lui et qui se voit comme la baleine de Moby Dick, métaphore d’ailleurs aussi mais peut-être un peu trop lourde ici, sans mauvais jeu de mots, et surtout manquant de finesse. Mais on oublie que le cinéaste a également été l’auteur de chefs-d’œuvre et films cultes inoubliables : on parle bien sûr de « Requiem for a dream » et « Black Swan » mais aussi des excellents « The Wrestler » et « Noë ». Après une traversée du désert d’une demi-douzaine d’années suite à l’accueil glacial et l’incompréhension (méritée) de « Mother! », il nous offre donc ici avec ce très beau et apaisé « The Whale » un double come-back : le sien et celui d’un comédien doué mais oublié en la personne de Brendan Fraser.
Un peu comme il l’avait fait avec Mickey Rourke en catcheur sur le retour pour « The Wrestler », il nous rappelle au bon souvenir de l’inoubliable interprète de la saga culte du début des années 2000 : « La Momie ». Une carrière interférée par de tristes affaires dont il a été la victime et une obésité devenue célèbre à Hollywood, un Hollywood qui raffole aussi de ce type de retours inopinés sur le devant de la scène. Et, en effet, Fraser est imposant (le contraire eut presque été une litote), impressionnant et implacable dans ce huis-clos dramatique. Il est de tous les plans même et malgré qu’il soit presque immobile du fait de la teneur du rôle, son jeu demeure beau et fort. Le comédien est en route en directe ligne droite pour l’Oscar du meilleur acteur et il serait mérité. On pourra en allouer un autre au maquilleur qui a réussi à rendre plus que crédible l’acteur en lui donnant l’apparence de quelqu’un qui fait 250 kg! Mais le film ne tient pas que sur le comédien et ses incroyables prothèses de graisse.
« The Whale » parle certes de l’obésité malsaine sur la couche la plus visible de son script. Adapté d’une pièce de théâtre dont Aronofsky a du mal à se défaire, le film est bien plus profond que cela. Il parle également d’amour, de religion, de filiation, etc. Des thèmes forts qui se suffissent à eux-mêmes. C’est pourquoi les vaines tentatives du cinéaste de se départir de cet aspect huis-clos théâtral en bougeant sa caméra sont peut-être louable mais inutiles. Le film dure deux heures mais on ne les sent pas passer au gré des visites de sa fille, de sa belle-sœur ou encore d’un évangéliste persévérant.
Le final est d’ailleurs beau à se damner et nous permet un peu d’émotion qui était jusque-là quasiment aux abonnées absentes. On est autant touché par les challenges insurmontables de la vie de tous les jours que doit surmonter Charlie au quotidien que par sa relation manquée avec sa fille. A l’inverse, un peu comme dans un film d’horreur, on est même terrifié lorsqu’il cède à son penchant malsain pour la nourriture. Le film nous prend donc aux tripes et nous cueille, et cela malgré l’arrivée tardive des sentiments et cet aspect théâtral que l’on veut masquer. On est donc face à un beau film qui nous permet de nous remémorer l’étendue du talent d’un comédien dont on a coupé l’herbe sous le pied.
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