Affiche du film It's a Free World
© Equinoxe Films

Un monde sans frontières

Version en anglais avec sous-titres en français
v.o.a. : It's a Free World...
2 avril 2008

Libre pour qui?

Photo Par Karl Filion
Sur fond d'ouverture des marchés et d'immigration, le nouveau film de Ken Loach étaye encore davantage l'engagement social du cinéaste britannique, décidément du côté des plus démunis, ici des immigrants venus de toutes les régions d'Europe. Il mise cette fois-ci cependant sur la compassion, sentiment humain mièvre de plus en plus rare dans la société occidentale, mais qui se manifeste quand même - au cinéma du moins - par cette indifférence généralisée envers le « figurant », cet individu sans nom qui sera le premier à mourir. Pourtant, quand un personnage a un nom, il attire l'empathie du public - quel drôle de mécanisme -, et le message de Loach, aussi valeureux soit-il, aurait gagné à aller à l'encontre de cette aberration cinématographique et sociale. Pour aider quelqu'un, il faut le connaître, se lier d'amitié avec lui, semble-t-il. C'est de la manipulation pure qui ne sert pas le propos d'un cinéma politique, où l'effort d'éducation est dilué à travers une émotion réduite à l'individu au détriment du groupe.

Angie travaille pour une grande entreprise londonienne qui va chercher des travailleurs dans plusieurs pays d'Europe et qui les rapatrie en Angleterre.
Elle leur offre des emplois journaliers sur des chantiers. Lorsqu'elle perd son emploi, Angie décide de se lancer en affaires et d'avoir sa propre entreprise. Avec sa colocataire Rose, elle recrute des immigrants venus chercher du travail. Déterminée à réussir, elle néglige son fils Jamie, qui habite chez ses grands-parents. Voulant demeurer dans la légalité, elle n'aura pas le choix de tricher un peu, ne serait-ce que pour aider une famille d'immigrants illégaux venus d'Iran à se sortir de la misère.

L'aspect le plus intéressant du film demeure cette étrange sympathie envers le personnage principal d'Angie (Kierston Wareing, sensuelle et dévouée), qui se transforme vite en dégoût viscéral. Le passage de l'un à l'autre est très efficace et demeure le seul vrai moment palpitant du film, et ce même si Loach joue avec les bons sentiments du public en donnant un visage et un nom aux victimes, comme si on était moins coupable quand il s'agit d'inconnus, comme s'il ne s'agissait pas d'aider les immigrants mais bien ses amis-immigrants. Les valeurs individuelles qu'utilise la plupart du temps la droite pour expliquer ses choix économiques sont incarnés par une menteuse invétérée, une irresponsable jeune femme mère d'un fils à qui le public s'identifie de facto. Mais il n'y a rien, mais rien, d'héroïque à sauver sa famille au détriment des autres. À ce compte-là, le message de Loach demeure nébuleux, même lors d'une choquante conclusion où Angie fait expulser des immigrants illégaux vivants dans des caravanes. Loach, comme s'il s'était subitement aperçu que le public penchera pour Angie dans ce dilemme moral, sort de son chapeau (avec l'aide de son scénariste habituel, Paul Laverty), un revirement dramatique maniéré qui vient sauver la morale mais qui fait oublier le résultat : des dizaines d'individus déportés. C'est de la compassion inversée, de la complaisance, peut-être, envers les émotions du public.

Loach demeure fidèle à son esthétique réaliste; monotone manière de donner l'impression qu'on a laissé au hasard l'éclairage et les décors et qui donne le droit au spectateur d'ancrer lui-même le film dans sa réalité et de remettre en doute certains de ses éléments principaux : Angie n'est-elle pas un peu naïve de ne pas se douter qu'on la poursuivra après avoir été sauvagement attaquée dans la rue? Irresponsable, on veut bien, mais idiote?

Pour provoquer des débats et pour surprendre, Loach est toujours aussi habile. Mais son propos est ici victime des mécanismes les plus sournois du cinéma, et son efficacité en est donc diminuée. Aussi juste soit l'observation.
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Photo Karl Filion

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