Affiche du film  Les êtres chers
© Les Films Séville

Les êtres chers

Version originale en français
v.o.f.s.-t.a. : Our Loved Ones
19 novembre 2015

Coup de barre

Photo Par Martin Gignac

Les deuxièmes films sont les plus difficiles à réussir. Principalement ceux qui viennent après une première oeuvre remarquable. Pour un succès tel Le démantèlement de Sébastien Pilote, il y a toujours des déceptions comme Noir d'Yves Christian Fournier et Ville-Marie de Guy Édoin pour ramener tout le monde à l'ordre en leur rappelant que la ligne est parfois mince entre la chance du débutant et une vision qui s'établira dans la durée.

Forts de courts métrages très réussis, la cinéaste québécoise Anne Émond est passée au long avec l'excellent Nuit #1. Un opus verbeux et théâtral d'une densité implacable, dans l'esprit d'un septième art français qui comprend le sous-estimé Nuit d'été en ville de Michel Deville et le classique La maman et la putain de Jean Eustache.

Plus ambitieux, Les êtres chers cherche pour sa part à s'inscrire dans une espèce de québécitude. Celle emblématique des années 70 estampée du sceau de Claude Jutra et de Gilles Carle. Un rendez-vous avec la nature, la chasse et la famille sous fond de nuages lourds et gris. La dépression y rôde et avec elle le suicide. Un mal de vivre dont la Belle Province a longtemps été un des chefs de file. Elle s'affiche ici sans grande subtilité, avec un professeur qui explique à ses élèves "qu'aujourd'hui on parlera de mélancolie" et d'élans mélodiques d'Elliot Smith qui a fini par s'enlever la vie. Pas surprenant que le prochain film de la metteure en scène portera sur Nelly Arcan.

Se déroulant sur plus deux décennies, Les êtres chers affiche rapidement son désir de brouiller les pistes. Les ellipses sont nombreuses et brutales. Les époques se superposent sans trop perdre le cinéphile, qui aurait pourtant préféré un peu plus de quiétude qui aurait amené davantage de profondeur aux êtres. Cela ne prend même pas cinq minutes entre le moment où le héros tombe en amour et qu'il a des enfants! Un regard d'une adolescente équivaut à une visite de son prochain amant, une séance dans le lit et hop, le couple est formé!

Ces défauts sont pardonnés par la photographie soignée de Mathieu Laverdière et par le jeu sensible de ses deux vedettes. Maxim Gaudette prouve qu'il peut exister au cinéma sans Denis Villeneuve et il interprète un père aimant qui ne prend jamais une ride au fil des années! Sa fille campée par Karelle Tremblay (déjà étonnante dans Corbo) lui rend la pareille, affichant une détermination et un charisme indéniable. Ils forment l'eau et le feu, les éléments essentiels de ce récit éminemment personnel qui aimerait tant être le C.R.A.Z.Y. de la génération Y mais qui n'y arrive pas.

Bien que plaqués de prévisibles pièces musicales qui comprennent Gilles Vigneault et Pulp, les choix sonores ne sont pas mauvais. Ce n'est pas toujours le cas des dialogues moyennement crédibles - flagrants dans la première demi-heure - qui empiètent sur le jeu des personnages secondaires. Le scénario ne tarde également pas à errer, intéressant à parcimonie, empêchant l'émotion de filtrer. De quoi garder le cinéphile en retrait, lui qui aurait tant voulu être ému par ce qu'il voit.

Pire encore est la conclusion. À l'instar du dernier épisode de Lord of the Rings, il y a au moins une demi-douzaine de fins possibles qui s'étendent sur près de 30 minutes. Une avec des oiseaux qui volent, l'autre avec l'eau à perte de vue ou encore un voyage. Celle choisie est pourtant une des plus ringardes, superposant trois gros clichés à un rappel de ce qui était déjà évident, avant ce clin d'oeil appuyé au dernier plan du chef-d'oeuvre Les 400 coups de François Truffaut.

En mettant l'accent sur la lumière sans oublier cette noirceur qui se cache toujours quelque part, Les êtres chers est rempli de bonnes intentions. Surtout qu'il possède deux acteurs en pleine possession de leurs moyens. Ce n'est pas suffisant pour rendre le film pleinement satisfaisant. Trop écrit, pas toujours vraisemblable et ne sachant jamais comment se terminer, le long métrage distille un certain ennui. Qui n'était pas présent dans le précédent essai de la réalisatrice. De quoi désenchanter un peu, en croyant toujours à son talent brut qui n'a pas nécessairement besoin d'être poli pour rejoindre le plus grand nombre de gens possibles.

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Photo Martin Gignac

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