Affiche du film  L'amour au temps de la guerre civile
© Les Films du 3 mars

L'amour au temps de la guerre civile

Version originale en français
v.o.f.s.-t.a. : L'amour au temps de la guerre civile
5 février 2015

Combustion lente

Photo Par Martin Gignac

La première scène de L'amour au temps de la guerre civile annonce rapidement ses couleurs. Deux hommes se droguent, s'embrassent et font l'amour violemment. Le ton est crû, la caméra pratiquement dans les culottes et les longs plans explicites risquent d'offusquer les vieilles femmes prudes.

Il ne faut surtout pas décrocher et quitter la salle. Sinon ça serait de passer à côté d'un film important. Tel un Bruno Dumont de l'Amérique, le cinéaste Rodrigue Jean possède une véritable exigence formelle et un style coup de point qui peut rendre mal à l'aise. C'est ce qui faisait le charme de sa superbe trilogie en région (Full Blast, Yellowknife, Lost Song) et depuis son arrivée en ville, il ne cesse de braquer son regard sur les laissés pour compte et les marginaux. Après son bouleversant documentaire Hommes à louer et les essais du projet collectif Épopée, il demeure dans le quartier Centre-Sud de Montréal pour suivre des toxicomanes qui se prostituent.

Ce qui ressort de cette fiction n'est évidemment pas toujours réconfortant à voir. Sauf que le réalisateur prend le pari de ne jamais juger ou endosser les comportements de ses sujets. Il les suit inlassablement dans les dédales de l'hiver et de la nuit perpétuelle, au sein d'une cité en ruine, métaphore de leur existence. Leur quête de dose, d'argent et de cul en est également une d'indépendance, d'amitié et d'amour. Sans passé ni avenir, ils errent dans un présent sans fin, une guerre civile incessante, avant d'être ramenés à la réalité du revers de la main.

Il n'y a point ici d'excès esthétiques à la Trainspotting ou Requiem for a Dream. À l'instar de The Panic in Needle Park qui a lancé la carrière d'Al Pacino, le ton est réaliste et même naturaliste. L'atmosphère est âpre, rigide et suffocante, pensant lourd sur les épaules du spectateur et des personnages qui s'enfoncent dans des spirales de compulsion et de dépendance. Des cycles d'enfer que l'on pourrait presque retrouver dans la Divine Comédie de Dante. La musique pénétrante bouillonne d'impulsion, hantant les tympans à jamais, ne faisant qu'un avec le récit.

Ce dernier est sans doute trop long et ses répétitions volontaires peuvent faire soupirer à l'occasion. Les situations sont tellement fortes et intenses que l'air tend à manquer. Mais comment peut-il en être autrement avec des individus qui jouent leur existence à chaque coin de rue? En mélangeant acteurs professionnels et gens du milieu, le portrait ne pouvait être plus juste. Et quelle idée de génie d'avoir confié le rôle titre à Alexandre Landry qui, après Gabrielle, aime se lancer corps et âme dans des projets difficiles, douloureux et très physiques, s'en sortant toujours avec les lauriers.

Filmer plutôt qu'expliquer. Ressentir au lieu d'intellectualiser. L'amour au temps de la guerre civile est une immense toile qui, à l'image de la société malade, marchande et violente qu'elle décrit, tisse son nid dans tous les recoins, prenant en otage ces hommes et ces femmes qui aspirent à autre chose. Une démonstration plus sensible que subtile qui n'est peut-être pas pour tous les appétits, mais qui rappelle la grande vitalité de notre cinéma qui ouvre des portes et laisse entrevoir un monde différent.

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Photo Martin Gignac

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