Affiche du film La donation
© K-Films Amérique

La donation

Version originale en français
v.o.f.s.-t.a. : The Legacy
5 novembre 2009

Le sacrifice

Photo Par Karl Filion

Amorcée avec La neuvaine il y a déjà quatre ans, poursuivie avec Contre toute espérance en 2007, la trilogie sur les vertus théologales de Bernard Émond (foi, espérance et charité), qui se déclare non-croyant, atteint une maturité gnostique avec La donation. La société actuelle, se vantant d'être enfin libérée d'une période trouble causée, semble-t-il, par la religion, et réactionnaire à l'extrême, évacue avec tout ce qu'elle a de répréhensible ce qu'elle avait de bon, et du même coup sa grande influence sur la société québécoise, qu'on en vient à nier. Émond, lui, ne nie pas cette influence, il s'en sert pour ajouter profondeur et luminosité à son récit sinon aride. Cela donne un film d'une grande maturité plastique, alors que la caméra, au service du récit, est tout à fait maîtrisée. On s'y attendait de toute façon, et il ne semblait pas concevable qu'il en soit autrement. D'autant plus que La donation est mature dans ses thèmes autant que dans sa frugalité, alors que, comme toujours, Émond se consacre entièrement aux humains de ses histoires et qu'on n'a pas l'impression qu'il fait du cinéma autant que de l'humanisme. La musique ne force pas les émotions, les images parlent même sans dialogues, mettant les humains au premier plan. À l'ère du pré-fabriqué (particulièrement au cinéma), voilà qui n'est certainement pas un défaut; dommage que La donation soit, tout de même, l'oeuvre la moins accomplie des trois.

À la demande d'un médecin de l'Abitibi qui souhaite prendre quelques semaines de vacances, Jeanne Dion se rend à Normétal afin de le remplacer auprès de sa clientèle, composée de personnages âgés, souvent natifs de la région, qu'elle doit accompagner dans les derniers instants de leur vie. Jeanne, habituée au rythme de Montréal, est donc forcée de prendre son temps et de tisser des liens avec ses patients, dont une jeune fille enceinte, une mère de famille en phase terminale et un boulanger. Lorsque le médecin qu'elle remplace tombe malade, elle doit le remplacer quelques semaines de plus, et envisage même de s'établir dans la région...

Déjà, la grande variété des sujets abordés dilue légèrement leur impact et le récit est quelques fois frappé d'une surdramatisation regrettable. Certains personnages ont plus que leur part de malchances (punitions divines?) et le film, déjà saturé de tension à travers une histoire secondaire menée en filigrane par le médecin, se perd dans les développements dramatiques qui semblent forcés.

L'un des problèmes pourrait bien être le fait que ces personnages, qui sont, selon toute vraisemblance, des gens peu éduqués, utilisent une langue qui ne leur paraît pas accessible. Il ne s'agit pas ici de juger de cette langue, mais de se rendre à l'évidence qu'un langage soutenu n'est pas le lot d'une majorité de Québécois, autrement que dans la fiction, au cinéma. La langue française au Québec est d'une susceptibilité en ce sens : impossible d'être vraiment réaliste tout en respectant les règles de grammaire élémentaires de la langue orale (allitérations, omissions des marqueurs de négation...). Émond, homme éminemment lettré, peut-être aidé par le jeu de Guylaine Tremblay, atteignait dans Contre toute espérance un bien meilleur dosage entre le rigoureux et le réaliste.

La contemplation et la passivité, qui étaient de véritables moments de force dans La neuvaine, parce que le film proposait justement une réflexion sur la vie, sur le fait de vivre, sont dans La donation trop fortement appuyés, et rarement aussi connotés émotivement. Observer le paysage pour comprendre le pays, sa beauté naturelle, est officiellement devenu un cliché, surtout quand l'opposition entre ville et campagne est aussi élémentaire. Dans La donation, on observe, on cherche, mais on est ni envahi par l'émotion, ni par la force intrinsèque d'une réflexion individuelle qu'on irait chercher à « la nouvelle messe du dimanche », le cinéma. La communion spectatorielle y est certainement moins forte, à l'exception, ironiquement, des moments dédiés à la religion, dont le sacrifice des artisans propose un regard nécessaire sur la véritable humanité.

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Photo Karl Filion

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