Affiche du film  Carol
© Les Films Séville

Carol

Version en français
v.o.a. : Carol
v.o.a.s.-t.f. : Carol
9 décembre 2015

Près du paradis

Photo Par Martin Gignac

Dans 20, 30 et même 50 ans, on se rappellera de Carol, un des plus grands films de 2015. Rien ne dit qu'il remportera plein d'Oscars ou qu'il fera autant d'argent que le dernier épisode de Star Wars (probablement pas), mais en terme de qualités artistiques, le cinéma américain n'a rien offert de mieux depuis longtemps.

Normal, dirons certains, parce qu'il est réalisé par Todd Haynes. Des femmes fortes qui rêvent de s'émanciper, des amours interdits, les conventions mensongères de l'époque - ici les années 50 - et l'hypocrisie de la société : n'était-il pas déjà passé par là avec ses magistraux Far from Heaven et Mildred Pierce?

Sa mise en scène toujours inspirée de celle du maître du mélo Douglas Sirk regorge comme à l'accoutumée de couleurs vertes et brunes. Rarement aura-t-elle paru aussi contemporaine, rivalisant d'élégance, de raffinement et de délicatesse dans sa juxtaposition parfaite des plans, recourant à la magnifique musique de Carter Burwell pour donner un souffle transcendant aux situations tout en utilisant le grain du 16 mm de son directeur de la photographie Edward Lachman afin de rajouter un élément esthétique à l'écran qui est primordial.

Le long métrage débute par une mosaïque d'une beauté singulière... jusqu'au moment où l'on réalise qu'il s'agit en fait de grilles d'égout! Non, il ne faudra pas se fier aux apparences, ni au bonheur de la bourgeoise Carol (Cate Blanchett) au sein d'un mariage ravagé, ni à celui d'une jeune vendeuse (Rooney Mara) qui aspire à devenir photographe. C'est le temps de Noël, un miracle peut arriver et le coup de foudre s'abattra sur ces deux femmes d'âges et de milieux différents. Cette séquence clé, d'une grâce absolue, se revèle possible par le soin exceptionnel consacré aux regards par l'entremise d'un montage parallèle inégalable. Elle lance le bal à une relation fusionnelle, universelle et intemporelle où les silences et les non-dits sont maîtres, et où les ombres se rejoignent furtivement pour n'en former qu'une seule.

Le scénario fin et subtil de Phyllis Nagy, qu'elle a tiré du livre The Price of Salt de Patricia Highsmith, met l'accent sur cette union secrète et non sur sa condition homosexuelle, même si cette dernière est abordée par la bande. La tension monte un peu, beaucoup, passionnément et à la folie, avant d'exploser dans une ville qui se nomme Waterloo. Un humour symbolique et coquin (presque spirituel et politique) qui rajoute au charme de l'entreprise. S'il prend son temps pour bien faire, étirant peut-être un peu un road-trip à l'extérieur de New York, le récit est fort en scènes d'une rare intensité, dont un dernier quart d'heure qui fait pleurer encore et encore tant la liberté triomphe enfin, l'espace d'une nuit ou deux.

Cette émotion est palpable grâce aux performances exceptionnelles de ses deux héroïnes. Rooney Mara qui a remporté un prix d'interprétation à Cannes pour ce rôle possède de plus en plus la prestance d'Audrey Hepburn et elle arrive à rivaliser avec Cate Blanchett, plus obsédante que jamais. À l'image de la version de Bob Dylan qu'elle incarnait dans le superbe I'm Not There de Haynes, l'actrice campe pratiquement un mythe insaisissable qui tend à se dérober à chaque moment. Leur chimie culmine lors d'une séance d'ébats sexuels qui peut sembler prude à côté de l'inoubliable La vie d'Adèle, mais qui n'en demeure pas moins torride et érotique.

Peut-être la plus belle histoire d'amour présentée au cinéma depuis celle de Wong Kar-wai dans In the Mood for Love, Carol s'avère un nouveau sommet pour son cinéaste et ses comédiennes. S'il semble posséder tous les tics des "films hollywoodiens à Oscars", c'est pour mieux s'en affranchir en offrant un autre modèle de romance. Celle qui secoue l'âme et tord le coeur, remplissant l'écran de murmures feutrés, de regards révélateurs et de fumée de cigarettes. L'enchantement est total.

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Photo Martin Gignac

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