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Vendredi 7 avril 2006 à 12h50

Un dimanche à Kigali

Photo Par Karl Filion

Dans le cadre de la sortie prochaine du film Un dimanche à Kigali, du réalisateur Robert Favreau, Cinoche.com s'est entretenu avec le réalisateur, qui est aussi scénariste, ainsi qu'avec Luc Picard et Fatou N'Diaye, l'actrice principale, ainsi qu'avec la productrice Lyse Lafontaine.

Le film est attendu le 12 mai prochain.

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Luc Picard

À Luc Picard, on demande d'entrée de jeu de décrire son personnage de Bernard Valcourt, un journaliste qui réalise un film au Rwanda. "Un journaliste, dans la début quarantaine. Il a fait le tour de la planète, et il a vu des choses horribles. Il est très désenchanté de tout, particulièrement de son propre pays et de l'Occident. Et il tombe amoureux de l'Afrique, d'une part, du Rwanda. C'est un homme qui a perdu contact avec des parties essentielles de lui-même et au contact d'une jeune femme, qui s'appelle Gentille, va redécouvrir des parties de lui-même qu'il avait peut-être oubliées."

Picard lui-même se dit transformé par sa visite au Rwanda "J'ai découvert tellement de choses. C'était troublant, c'était bouleversant. " La tension présente quand même, même si les pays est sécurisé. En fait, nous dit Picard, il était impossible d'aller tourner au Rwanda six mois plus tôt parce qu'aucune compagnie d'assurance n'était prête à prendre le risque. C'est une tension avec laquelle il faut vivre au quotidien, en plus d'être loin de sa famille. "Ça été fatiguant mais marquant, ça va me rester toute ma vie. "

Luc Picard a été impliqué dès l'écriture du scénario dans le projet. Il a même agi comme lecteur pour le scénariste et réalisateur Robert Favreau. Il se rencontraient deux à trois fois par année et échangeaient leurs commentaires. "On s'est entendu assez vite qu'il y avait un problème avec le personnage. Il fallait qu'il fasse plus d'effort pour la sortir de là, qu'il ait une raison de rester là aussi longtemps. C'est bien beau aimer le Rwanda mais... "

Au sujet de sa relation avec Robert Favreau, Luc Picard semble avoir apprécié. "C'était pas la première fois, on sait tous les deux comment on travaille. En plus, on se voyait là dessus depuis trois ou quatre ans pour l'élaboration du scénario. Tout allait très vite. De toute façon en général le réalisateur te parle quand ça va pas. Ça allait, semble-t-il, pour lui."

Et la rencontre avec sa co-vedette Fatou N'Diaye a été tout aussi intéressante. "Avec Fatou j'avais bien peur parce que je ne la connaissais pas. Je savais qu'elle était bonne, j'avais vu son audition. C'est l'fun de bien s'entendre avec quelqu'un surtout quand tu vas passer autant de temps avec. Dieu merci, on s'est vraiment bien entendus. "

Picard ne nie pas que de réaliser un film sur un génocide vieux d'à peine onze ans, en tant qu'étranger, est assez délicat. "C'est sûr que les Rwandais eux-mêmes seraient bien plus compétents que nous pour faire ça, il faut l'admettre, mais ils n'ont pas les moyens ni les infrastructures pour faire ça. Alors nous on fait ce qu'on peu mais ça reste un point de vue occidental. "

L'acteur travaille présentement à un nouveau scénario, après avoir écrit et réalisé L'audition, plus tôt cette année. Entre temps, il collaborera avec Louis Saïa dans la série Les disparus, où il incarnera un détective qui cherche des personnes disparues.

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Fatou N'Diaye
L'implication de l'actrice française d'origine sénégalaise a débutée avec une rencontre avec Robert Favreau. "Il m'a parle de l'histoire, je savais que c'était sur le génocide rwandais et juste ça déjà m'avait pas mal interpellée. Ça me semblait être un film important."

Mais Un dimanche à Kigali est plutôt un film d'amour qu'un film sur le génocide. "Quand on pense au génocide rwandais, on pense pas toujours à l'amour qui peut naître là-dedans. "

"On est complètement dans les opposés. Dans la haine la plus hallucinante, la plus profonde, et dans l'amour le plus immédiat."

L'actrice n'a pas lu le livre. "On a commencé a travaillé alors j'ai acheté le livre. Mais finalement je me suis dis non, ce serait plus intéressant que je ne le lise pas."

Mais elle ne manque pas de signaler des différences entre le livre de Gil Courtemanche qui est à l'origine du film et le film lui-même. "Dans le film, les personnages prennent corps, il y a plein de choses qui ne peuvent pas s'écrire, qui ne se traduisent pas, mais qui sont quoi. Je préférais être sur le travail d'imaginaire, et de compréhension du personnage par rapport aux circonstances. "

Pour elle aussi, l'expérience du Rwanda a été marquante. "En arrivant sur place, je me demandais comment j'allais être, comment j'allais percevoir les Rwandais avec tout ce que j'avais appris sur le génocide. Mais dès que j'ai posé un pied au Rwanda, il n'y a plus qu'une chose qui m'a intéressée, il faut dire que j'ai peut-être été influencée par le personnage de Gentille, c'était d'avoir la culture rwandaise vraiment en face de moi."

L'expérience du tournage avec des acteurs et des figurants rwandais a aussi fait partie de l'expérience unique du tournage du film. "Pendant le film, y'a des moments où c'était très difficile parce qu'on se retrouvait à faire des scènes avec des figurants qui avaient vécu le génocide."

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Robert Favreau
Le réalisateur de Les muses orphelines a également écrit le scénario du film. "D'abord j'ai lu le roman, à la suggestion de Lyse (ndlr : la productrice) et j'ai fait : "Ayoye!". À tous les niveaux. D'abord parce que ça fait mal. C'est remuant, c'est beau. Une telle beauté enfermée dans une telle horreur. Et l'autre "ayoye!" c'était : "Sacrebleu! As-tu vu le défi toi bonhomme ?" Tu n'es jamais à l'abri de te casser la gueule sur un film mais, un film sur le génocide au Rwanda, la responsabilité est plus grande."

Parce que le génocide, qui a débuté le 6 avril 1994, a laissé 800 000 morts. "C'est quelque chose qui est connu de tout le monde alors, si tu ne leur fait pas vivre quelque chose de particulier, si tu ne leur apprends rien, tu peux vraiment faire un fou de toi."

Mais, même pour un réalisateur d'expérience, aucun doute que l'expérience est unique. "Juste sur le plan humain, ces aventures-là te font peur mais, en même temps c'est excitant."

Le choix de Luc Picard pour tenir la vedette du film s'est imposé de lui-même. "Luc je le connaissais bien, on avait fait L'ombre de l'épervier ensemble. Je pense même qu'en lisant le roman il était déjà dans mon esprit. Je lui ai demandé de lire le roman et pour lui aussi ça s'est imposé. Il voulait le faire. "

Le réalisateur a fait participer Picard lors de l'écriture du scénario. Ce qui n'a tout de même pas réduit les difficultés d'adaptation. "L'adaptation n'a pas été de tout repos. C'est pas facile. D'abord tu as le roman, que tu as aimé, alors tu veux protéger l'esprit. Mais en même temps il faut que tu fasses un film. Là en plus je parle d'un sujet qui est connu alors il faut que tu te documentes, que tu ne dises pas de conneries. Troisièmement, c'est une matière que j'ignore. Je suis ne pas un Africain, je n'ai pas vécu au Rwanda, mais il faut que je l'écrives. "

"L'étape finale de l'écriture c'est quand je suis arrivé à Kigali. Là, tout en faisant le casting et ne trouvant les lieux de tournage, je faisais des modifications, je fusionnais."

Sur place, alors, le réalisateur a-t-il eu peur de déranger les Rwandais en s'immisçant dans leur monde ? "Au contraire. Il ne faut pas oublier que le génocide a eu lieu parce que nous avons fermé les yeux. Pour eux autres, c'est sûr qu'un film qui rappelle ce qui s'est passé et qui va circuler en Occident est un forme d'assurance qu'on ne pourrait plus fermer les yeux de la même si une pareille chose survenait à nouveau. "

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Lyse Lafontaine
Pour la productrice, la lecture du roman de Gil Courtemanche a marqué le début d'une aventure qui ne devait se terminer que quatre ans plus tard, depuis la publication du livre en 2002. "L'aventure a commencé avec le roman, que j'ai lu dès sa parution. J'ai appelé Robert Favreau et je lui ai dit : "Toi, tu peux écrire ça. Il faut que tu lises le livre. Lis le livre, et appelle-moi"".

" Il a lu le livre et moi j'ai pris une option tout de suite pour adapter le roman. On a rencontré Gil, on cherchait un peu une façon de l'adapter. C'est un roman intérieur alors on avait le choix : ou bien c'est la voix hors champs omniprésente, ou bien on trouve autre chose. Et Robert a trouvé autre chose."

"Ensuite on est allés au Rwanda, on a habité à l'Hôtel des Milles Collines et Gil nous a fait visité les endroits où, en principe, se passait le roman. On a visité le Rwanda de haut en bas, de gauche à droite - c'est tout petit le Rwanda, ça se traverse en voiture en trois heures."

L'objectif de cette immersion était clair. "C'était pour que Robert s'imprègne de la culture, des odeurs, de l'univers du Rwanda, et après Robert a commencé l'adaptation." C'était en 2002, tout juste après la parution du livre.

Mais l'adaptation n'a tout de même pas été de tout repos pour la productrice. En plus des habituelles demandes de subventions : "Il y a eu beaucoup beaucoup de réécriture, beaucoup beaucoup de versions. La première version était en ordre chronologique, comme le roman. Luc Picard avait déjà été engagé et il lisait les différentes versions. La version avec des flashs-back a été la dernière version."

"On a flirté avec l'idée de la traduire en anglais pour avoir plus facilement des producteurs." Le budget du film est de 7 millions $.

"On avait envisagé de tourner des parties ici mais finalement, reproduire des intérieurs ici nous aurait coûté plus cher que de tourner là-bas. Et interrompre le tournage pour tout retransporter, que les gens recommencent, retrouvent l'émotion deux ou trois semaines après, ça aurait été très compliqué."

Finalement, le film a été tourné entièrement au Rwanda, en 38 jours à raison de 12 heures par jour, dans 27 décors différents. Vingt Rwandais ont défendu des rôles parlants, 50 des rôles muets et 2 500 ont été engagés comme figurants. Le retombées pour la région sont de l'ordre de 1,2 millions $. Un dimanche à Kigali est le quatrième film à être tourné sur les lieux même du génocide, mais le premier en langue française.

"Les gens veulent qu'on parle du génocide. Ils veulent qu'on parle de cette histoire-là. Ils croient que l'Occident doit en entendre parler pour que ça ne se répète plus."

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