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Samedi 30 juin 2012 à 07h00

L'Hebdo : Vous êtes qui, vous?

Photo Par Karl Filion
Tyler Perry dans I Can do Bad All By Myself

En septembre 2011, le magazine Forbes dévoilait une liste des artistes les mieux payés du monde du divertissement aux États-Unis. Sans surprise, on y a retrouvé Brad Pitt et Johnny Depp, ainsi que les producteurs Jerry Bruckheimer et Steven Spielberg. Mais tout au haut de la liste trônait Tyler Perry, cet acteur/réalisateur/producteur/scénariste (il écrit même des chansons) qui incarne Madea dans toute une série de films et d'émissions de télévision. Ses films ont récolté plus de 500 millions $ à travers le monde, mais il demeure profondément méconnu au Québec. Son plus récent long métrage, Madea's Witness Protection, prend d'ailleurs l'affiche cette semaine dans une seule salle de la province, le AMC Forum 22 de Montréal. Pourtant, on le retrouvera certainement dans le top 10 des films les plus vus ce week-end en Amérique du Nord.

Cette distinction n'est pas d'hier : en 2005, lors de la sortie de Diary of a Mad Black Woman, le film, qui a récolté 50,6 millions $ aux États-Unis dans 1703 salles, n'avait amassé que 9 166 $ chez nous. Un an plus tard, c'était Madea's Family Reunion qui cumulait 63,2 millions $ aux États-Unis et à l'inverse, un maigre 21 354 $ chez nous, lui qui avait pourtant débuté en première place du box-office nord-américain. En 2007, Why Did I Get Married? a amassé 55,2 millions $ en Amérique du Nord et était en première position du box-office sans même prendre l'affiche au Québec. Même chose en 2008 : Tyler Perry's Meet the Browns (41,9 millions $) et Tyler Perry's The Family That Preys (37,1 millions $) n'ont pas pris l'affiche chez nous. Même le plus gros succès de Perry, Madea Goes to Jail (90,5 millions $) n'est disponible qu'en DVD au Québec. C'est Why Did I Get Married Too?, sorti en avril 2010, qui a connu, selon Cinéac, le meilleur résultat ici avec 57 243 $ (60 millions $ aux États-Unis).

Qui est donc cet individu méconnu dont l'importance économique est considérable? Né en 1969 à la Nouvelle-Orléans, Tyler Perry s'est fait connaître dans les années 90 en écrivant des pièces de théâtre à Atlanta. Victime de sévices alors qu'il était enfant, il aborde des thématiques familiales et religieuses. Chrétien convaincu, il est ami avec Oprah Winfrey, dont il dit que l'émission l'a poussé à se consacrer à l'écriture. Il incarne lui-même un bon nombre de ses personnages, dont Madea Simmons, une femme obèse et imposante (Perry mesure 1,96 m (6'5'')) qui n'hésite pas à argumenter et à menacer les gens avec son arme. Dix-neuf de ses anciens maris sont d'ailleurs décédés et elle a, à chaque fois, encaissé leur assurance-vie. La grande majorité des personnages de Perry sont afro-américains et vivent dans des communautés noires. C'est ainsi depuis 2005, souvent au rythme de deux films par année. Tous ces films connaissent à peu près le même succès au guichet et rencontrent la même désapprobation critique. Sur Metacritic, la cote moyenne de Perry est de 49, et aucun de ses films ne surpasse 55 (excepté Precious, dont il était producteur exécutif). Sur Rotten Tomatoes, sa moyenne se situe autour de 35 %.

Au-delà de leur taille, bien des facteurs expliquent cet écart énorme entre les succès publics de Perry dans les marchés québécois et américain. La distribution québécoise (une copie, rarement deux pour toute la province) et une campagne de promotion minimale et ciblée (pour ne pas dire inexistante) expliquent en grande partie les résultats modestes de ces films chez nous. Mais il y a évidemment une distinction idéologique et sociale à faire entre le public de Tyler Perry et le public québécois : bon nombre de spectateurs de Perry s'identifient à ses personnages, qui vivent majoritairement dans le sud (Géorgie, Louisiane) des États-Unis, sont afro-américains, croyants, souvent pauvres (mais dignes) et membres de familles nombreuses. Ces personnages ont rarement la belle part dans les blockbusters hollywoodiens. Le public québécois n'ayant pas vécu une ségrégation semblable au peuple afro-américain, il n'est donc pas interpellé de la même manière.

C'est donc dire que Tyler Perry occupe une place délaissée dans le marché américain. D'autres réalisateurs et acteurs noirs, dont Spike Lee, l'ont cependant ouvertement critiqué en le traitant de bouffon et d'amuseur public et en le comparant à Amos n' Andy, un duo de personnages noirs incarnés par des acteurs blancs dénoncés dans les années 50 pour leurs stéréotypes raciaux. En conférence de presse, Perry a rétorqué qu'il ne comprenait pas pourquoi la plupart de ses critiques venaient d'Afro-Américains. Un an plus tôt, il avait déclaré à 60 Minutes que « Ce sont des attitudes comme celles de Lee qui font croire à Hollywood que des personnages comme Madea n'existent pas, et c'est pourquoi il n'y a pas de films qui leur parlent directement. »

Mais ses films connaissent-ils du succès justement parce qu'ils s'inspirent de stéréotypes sociaux et raciaux? Après tout, même au Québec, les comédies les plus populaires sont celles qui manipulent humoristiquement certains de nos travers culturels... Tyler Perry est devenu une marque. Il appose son nom sur les titres de ses films, qui sont vendus comme un produit à la qualité contrôlée, avec un « sceau » qui assure un certain niveau minimal. On sait à quoi s'attendre. Et en 2013, deux de ses films sont déjà prévus : Tyler Perry's The Mariage Counselor (en mars) et Tyler Perry Presents We the Peeples (en mai). Qu'est-ce qu'on vous disait...

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