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Samedi 17 septembre 2011 à 07h00

L'Hebdo : Mon nom est personne

Photo Par Pascale Dubé
Edward Norton dans le rôle du protagoniste sans nom de Fight Club

Dans la vie, toute relation normale entraîne généralement des présentations formelles, souvent en début de parcours. Connaître le nom de la personne qui s'adresse à nous est généralement un plus. Cependant, en fiction, la relation que l'on entretient avec les personnages est particulière. Témoins de leurs déboires, un attachement, une identification, se produit entre le spectateur et le protagoniste. Dans certains cas, l'identité de notre interlocuteur filmique nous est intentionnellement masquée afin de servir l'histoire ou un style... et bien souvent, cette omission peut passer inaperçue aux yeux du spectateur.

Qui se souvient de Tyler Durden? Il est probable que, si vous avez déjà vu Fight Club, ce nom vous rappelle le beau Brad, torse nu, la figure décomposée, pleine d'ecchymoses. Probable également que la mention à Fight Club aura évoqué en vous la douce figure angélique et vulnérable d'Edward Norton. Mais qui peut me dire le nom de son personnage? Ça ne vous revient pas? Avant d'appeler le médecin pour vous faire diagnostiquer comme souffrant d'Alzheimer, sachez que vous ne pouvez vous souvenir d'un nom qui n'a jamais existé. Il est simplement « le narrateur ». À priori, le spectateur ne le remarque pas, puisque le personnage de Durden prend toute la place, et c'est bien ainsi. La fable de David Fincher, qui dénonce la déshumanisation, voire la castration, engendrée par notre système de consommation, se retrouve illustrée formellement dans l'absence d'identité de son protagoniste. « Le narrateur » devient une effigie en laquelle vous et moi devrions nous reconnaître. N'ayant pas de nom, il est normal, voire possible pour le personnage, d'oublier qui il est : il devient un simple messager, un « narrateur ».

La popularité légendaire de Clint Eastwood est d'ailleurs en grande partie issue d'une telle imprécision volontaire. Dans les films A Fistful of Dollars, For a Few Dollars More et The Good, the Bad and the Ugly, le cowboy au poncho et au cigare demeure énigmatique. Parfois appelé Blondie, Joe, Monco, il est la représentation typique du héros de l'Ouest. Ingénieux, courageux, mais surtout silencieux, mystérieux. Son identité n'est jamais véritablement révélée et il devient « The Man with No Name ». Il devient un mythe. Aussi, les spectateurs n'ayant d'autre identité à laquelle se rattacher, s'identifient à l'acteur qui personnifie le mythe, avec brio et charisme.

Or, dans Drive qui sortait ce vendredi, le héros n'a pas non plus de nom. C'est « le chauffeur », celui par qui la justice arrive. Personnage fort, il n'a pas besoin de nom pour qu'on le « reconnaisse ». Dans un monde dangereux, où la criminalité est le lot quotidien de tous, le conducteur se démarque. C'est un homme d'action, vertueux, qui protège la femme et l'enfant, et qui n'a surtout pas peur de se salir les mains pour le faire. Dans cette confrontation, dont les codes rappellent le western, les voitures remplacent les chevaux, et « The Man with No Name » a des gants et un veston lustré, mais le héros, en bout de ligne, est le même.

Et quand l'homme sans nom devient la femme sans nom? Quentin Tarantino, un homme à la culture cinématographique délirante, a réutilisé l'image vengeresse du justicier solitaire propre au western, cette fois dans Kill Bill, en y intégrant une panoplie de référents aux films orientaux où, là aussi, certains héros voués corps et âme à une quête, n'ont pas de noms. Dans le premier volet de Kill Bill, Tarantino prend plaisir à nous montrer, par l'ajout d'un son de censure lorsque son nom est mentionné, qu'il cache délibérément l'identité de son héroïne. C'est ainsi que, pendant Kill Bill: Volume 1, Beatrice Kiddo n'est connue que par son alias, Black Mamba.

Or, Tarantino n'est pas le seul réalisateur qui a pris plaisir dans les dernières années à jouer avec les identités de ses personnages en les affublant de noms de code (Reservoir Dogs où tous les personnages principaux ont comme alias une couleur). Guy Ritchie est également prompt à affubler ses personnages de faux noms énigmatiques (One-Two dans RocknRolla, Brick Top dans Snatch, ...), dans le but, cette fois, d'ajouter un effet cool à l'ensemble.

C'est là, à la rigueur, un emploi dramatique qui s'apparente à la création d'un héros de bande dessinée : lorsque ce dernier cache, avec un masque, son identité, le symbole qu'il représente devient immortel, même après la disparition du héros d'origine. Dieu sait que Hollywood utilise à la chaîne cette manière de créer et recycler les mythes, par exemple en réinitialisant des tonnes de franchises, simplement en changeant l'acteur qui personnifie le héros. En fait, l'acteur n'est à la base qu'une image. Il personnifie le héros qui se cache sous le masque : il y a donc un jeu de trois identités avec lesquelles ont peut dramatiquement jouer: l'acteur, le héros, le superhéros. Malheureusement, la qualité décroissante de ces films entraîne plutôt la décadence du mythe et il est à prévoir que la surutilisation de tels procédés, c'est-à-dire la reprise incessante de franchises, entraînera peut-être un jour la mort métaphorique, l'épuisement culturel, de certains de ces superhéros, les faisant passer du statut d'icône à celui de vulgaire cliché.

Par contre, le fait de garder sous silence l'identité du héros peut également servir un autre genre de cinéma, plus symbolique. Encore une fois les personnages deviennent des vecteurs par lesquels passent des idées. De cette manière, l'omission devient elle aussi symbolique. Ainsi, le très viscéral Antichrist de Lars Von Trier, dont l'histoire met en scène un couple qui, suite à la mort accidentelle de leur fils, est confronté à un deuil empreint de culpabilité qui pourrait les amener à se détruire. Un nombre impressionnant de références religieuses imprègnent le film. L'homme et la femme y sont représentés tels que la religion nous les a traditionnellement dépeints : la femme irrationnelle, dangereuse, manipulatrice, faible, dont la sexualité débordante endort la rationalité de l'homme et cause sa perte. Or, Von Trier a très bien compris qu'au bout du compte, l'allégorie, ou le mythe, s'affadit lorsqu'un personnage est affublé de quelque chose d'aussi trivial qu'un nom.

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