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Samedi 13 novembre 2010 à 07h00

L'Hebdo : Mais qui sont ces gens?

Photo Par Karl Filion

Dans l'entrevue qu'il m'a donnée la semaine dernière pour parler de Curling, son plus récent film qui prend l'affiche cette semaine, Denis Côté - sans doute le réalisateur québécois le plus enclin à parler des films québécois d'aujourd'hui - a évoqué brièvement l'expression « Nouvelle Vague québécoise », utilisée pour parler des jeunes cinéastes québécois émergents et de leurs oeuvres, tout en prenant soin de s'en distancier. On ne voit pas, au premier regard du moins, de lien thématique entre Côté, Anaïs Barbeau-Lavalette et son cinéma social, et Henri Bernadet et Myriam Verreault d'À l'ouest de Pluton (faut-il ajouter la pop dynamique de Xavier Dolan à cette liste?). Et il n'y a personne de sensé qui irait dire le contraire, même les affinités de Côté avec Rafaël Ouellet, Maxime Giroux et Stéphane Lafleur sont plus évidentes qu'avec les quatre autres.

Ce terme de « Nouvelle Vague québécoise », évoqué lors d'un 5@7 des Rendez-vous du Cinéma Québécois en 2009 (et dont on peut lire le compte rendu, sous la plume d'Helen Faradji, ici), puis repris dans une récente édition des Cahiers du cinéma sous la plume de Jean-Pierre Sirois-Trahan, professeur à l'Université Laval (puis abordé par Sylvain Lavallée dans Séquences, et à nouveau par Helen Faradji dans 24 images), est systématiquement réfuté par les cinéastes lorsqu'on leur soumet. À chaque fois que l'on aborde ce sujet délicat, il y en a pour remettre en contexte l'utilisation (audacieuse, et anachronique il est vrai) du terme « Nouvelle Vague ». Il n'est pas question ici de revenir sur le sujet de l'inexactitude du terme; on l'a fait avec intelligence et érudition, même si on s'est encore une fois placé en position de faiblesse face au passé, face à la noblesse (certainement idéalisée) de ce qu'était la Grande « Nouvelle Vague ». Aucune chance que personne, jamais, ne répète ce grand moment de l'histoire du cinéma, de la même manière Platon risque de toujours être le plus grand philosophe de l'Histoire et qu'on ne saurait détrôner Citizen Kane comme meilleur film américain de tous les temps.

Plutôt que de chercher des liens thématiques (qu'on ne trouve pas de toute façon), ou mêmes formels (qui ne sauraient être partagés par l'ensemble des cinéastes évoqués (on avait même oublié Sophie Deraspe)), plutôt que de faire du terme une étiquette « exclusive »,  faisons en sorte qu'elle soit « inclusive ». Qui sont ces gens, membres de la secte qu'est la « Nouvelle Vague québécoise » (à défaut d'un meilleur terme)?. Ils ont entre 20 et 40 ans (c'est assez large merci) et ils font du cinéma.

Mais qui sont ces « gens », réalisateurs de tous horizons, et qu'ont-ils en commun, sinon un langage? Pas seulement celui du cinéma en général, mais celui d'un certain type de cinéma (pas moderne, le terme n'est pas bon, peut-être contemporain? actuel?), celui de cinéastes éduqués à l'art des images en mouvement. Contrairement à leurs prédécesseurs - les « grands maîtres » - ils n'ont pas appris leur métier dans les livres ou au théâtre, ils n'ont pas l'impératif de se distancier de l'art de la scène; le cinéma n'est pas une nouveauté technologique pour eux, il est normal, commun. Il n'est pas une théorie universitaire, il est indépendant. Le cinéma découle directement du cinéma. Et ce qu'ils proposent, à travers cette idée, commune à toutes les générations, de se distancier du passé, ce n'est pas de distinguer le cinéma des autres arts (ce qui serait, en quelque sorte, la crise d'adolescence du cinéma), c'est d'en faire un moyen d'expression fier et conscient de ses codes. Adulte, quoi.

Que ce travail se fasse dans le cadre d'une ouverture sur le monde (et sur le passé) n'est pas incohérent : au contraire, que ces cinéastes trouvent dans le cinéma d'Apichatpong Weerasethakul une inspiration pour tirer du cinéma lui-même un nouveau langage, mieux adapté aux réalités nouvelles, au public nouveau, qui a lui aussi appris le cinéma par le cinéma, est tout à fait logique. Ce que l'on appelle des coïncidences formelles (plans-séquences, dialogues minimaux, esthétique épurée) sont en fait des conséquences de cet apprentissage, des conséquences culturelles (les cinémas asiatique ou africain ne sauraient s'inspirer des mêmes impératifs sociaux) qui sont partagées par les cinéastes en question et leur public. Ils ont entre 20 et 40 ans et ils aiment le cinéma.

Et c'est peut-être une façon de réhabiliter le cinéma québécois auprès d'une génération émergente de cinéphiles qui, sans affinités avec les « vieux » cinéastes, et sans cette curiosité d'apprendre et de replacer dans leur contexte les oeuvres qui ont affreusement mal vieilli de notre cinématographie (À tout prendre en tête de liste), cette « Nouvelle Vague québécoise », qu'elle existe ou pas, ouvre la porte à une reconnexion entre le cinéma québécois et son public - enfin, celui qui reste. Mais c'est un autre débat.

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