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Samedi 16 octobre 2010 à 07h00

L'Hebdo : La fiction dépasse la réalité

Photo Par Karl Filion
Une scène de Carlos

La sortie de The Social Network il y a quelques semaines avait déjà évoqué le problème, et Carlos, sur les écrans depuis hier, posera d'autant plus la question : un film vaut-il moins (cinématographiquement parlant) s'il n'est pas rigoureusement fidèle à la réalité? Les scénaristes (dans ce cas-ci Aaron Sorkin et le duo Dan Franck/Olivier Assayas) trichent-ils lorsqu'ils modifient les événements pour les modeler à l'objet cinématographique? Sorkin n'a jamais rencontré le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, et ce dernier n'a pas participé à la production du film; le scénariste est-il un menteur en le dépeignant? Trahit-il un accord tacite entre le spectateur et l'auteur qui impliquerait qu'il doive absolument dire la vérité?

Dans le cas de Carlos, un film biographique d'Olivier Assayas sur le destin du terroriste vénézuélien Ilich Ramírez Sánchez, on peut lire, au tout début du film, avant même les premières images, qu'il s'agit d'une oeuvre de fiction, que les relations entre les personnages ont aussi été fictionnalisées et qu'il ne faudrait pas croire voir un documentaire. Une nuance évidente qu'il ne serait même pas nécessaire d'apporter tellement elle va de soi, si ce n'était du pernicieux sous-entendu de véracité du cinéma qui règne présentement.

Toutes les histoires sont romancées (même le cinéma documentaire a ses exemples) et aucun film « inspiré d'une histoire vraie » ne représente fidèlement les événements tels qu'ils se sont produits. Car dans la mention « Inspiré d'une histoire vraie », le mot-clé n'est pas « histoire », ni même « vraie », mais bien « inspiré », avec tout ce que cela admet en terme de libertés artistiques. Combien d'entre vous croient vraiment que Jack et Rose étaient sur le Titanic?

Une contradiction est cependant digne de mention dans le cas de Carlos : le film se termine avec les habituelles notes historiques (« Ce personnage a passé quelques années en prison », « celui-ci est disparu dans la nature et n'a jamais été retrouvé », etc.). Alors qu'on croyait bien avoir affaire à une oeuvre de fiction, voilà que les personnages ont un destin en dehors du film, après qu'il se soit terminé. Cela ne détruit-il pas le contrat passé avec le spectateur lorsqu'on lui avait dit au début du film qu'il était face à une oeuvre de fiction?

Le cas de Polytechnique est aussi intéressant, car on a grandement reproché au film d'être « immoral » (dans ce texte, en particulier) parce qu'il n'est pas fidèle à la réalité, qu'il « romance » et qu'il « esthétise » les événements tragiques qu'il dépeint (une tuerie qui a véritablement eu lieu en décembre 1989). Or, le film ne dépeint aucune véritable tuerie. Il est la vision artistique d'une tuerie. Les coups de fusils sont faux, tout comme le sang est faux. Les circonstances sont similaires (et incriminantes) mais elles ne sont pas réelles, elles sont à peine « inspirées » de la réalité. La faute de Sorkin serait-elle moindre si son personnage ne s'appelait pas Mark Zuckerberg, mais John Smith? De la même façon, est-ce que Polytechnique était immoral parce qu'il aborde un événement réel et traumatisant? Il est pourtant bien moins violent que de nombreux films américains entièrement « fictifs »...

Certains films ont triché par le passé (The Strangers, en 2003, et Fargo, en 1996, prétendaient être inspirés d'histoires vraies alors qu'ils sont en fait des oeuvres de pure ficiton) et ces films, par leur audace, ont prouvé une chose essentielle : il n'est pas important que le film soit réel ou « vrai », mais qu'il paraisse réel, qu'il soit plausible. Il n'y a rien de plus à espérer de toute façon, puisque le cinéma de fiction ne peut pas être réel, cela va à l'encontre même de sa définition.

Les entorses à la « réalité » sont obligatoires (ne serait-ce qu'au niveau de la temporalité: les événements d'un récit se déroulent sur une bien plus longue période que le temps qu'il faut à la bobine de pellicule pour se dérouler entièrement). D'autres considérations techniques (climat, décor, acteurs, costumes, éclairages, etc.) viennent rendre le produit plausible, mais certainement pas vrai. La frayeur que l'ont vit en voyant un film d'horreur serait-elle plus forte si l'on savait, de manière consciente, que les choses se sont réellement produites? Qu'en sait-on réellement? Le cinéma n'a d'autre choix que de trahir la réalité, c'est dans sa nature, et c'est de prétendre le contraire qui constitue la véritable supercherie.

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