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Samedi 27 novembre 2010 à 07h00

L'Hebdo : Du pain, des jeux et des Québécois

Photo Par Pascale Dubé
Images du film Slap Shot

Rien n'unit davantage les Québécois que l'amour du hockey. Ce n'est pas pour rien qu'il s'agit de notre sport national : le hockey est aussi lié à notre identité culturelle que le pouding chômeur. Or, au cinéma, la métaphore du sport d'équipe comme miroir d'une société n'est pas neuve et nos voisins du Sud ont été prodigues en fables politico-sociales ayant pour cadre le football. Mais qu'en est-il ici? Utilisons-nous le hockey au cinéma de la même manière? Quelle part de nous-mêmes, de notre histoire, est visible dans ces films?

Historiquement, la représentation du Canadien français dans les films (sur le hockey) n'a jamais été très positive. Jusqu'à la sortie du Maurice Richard de Charles Binamé, les Canadiens français/Québécois étaient plutôt présentés comme des bouffons mal équarris : la comédie Slap Shot est un excellent exemple. Les fans se souviendront qu'Yvan Ponton (oui oui, le Jacques Mercier de Lance et compte et le Jean-Charles des Boys) y avait quelques répliques savoureuses et que Paul Newman semblait joyeusement égaré dans cette troupe de mésadaptés édentés. La traduction, extraordinairement ratée, en joual, a contribué à faire de ce film un nanar que beaucoup ont du plaisir à voir et revoir. N'empêche que ce film très populaire a eu pour conséquence de propager une infinité de clichés sur le « colon » du Québec. D'ailleurs, ces clichés sont assez difficiles à réfuter, puisqu'ils sont utilisés ad nauséam, même dans des productions bien de chez nous.

Qui ne se souvient pas des Boys? La très lucrative série de comédies de Louis Saïa, avec son casting cinq étoiles et ses situations invraisemblables, a repris la recette, mettant en scène un groupe d'hommes de différents horizons n'ayant en commun que l'amour du hockey (et de la bière). Les Québécois se sont précipités en salle pour aller voir leur oncle, frère, cousin ou voisin, caricaturé sur grand écran. Et pour une caricature, c'en était toute une! Nous y retrouvions la grosse police moustachue, l'agent d'immeubles crosseur, le propriétaire de bar impliqué dans des affaires louches, le musicien coké, l'homosexuel trop fif et j'en passe. Pourtant, malgré cette grossièreté dans l'écriture, chacun des films de la série a été un succès. Cela prouve à tout le moins que les Québécois savent rire d'eux-mêmes.

Or, c'est là une différence capitale entre les Américains et nous. À la différence des films américains sur le football, qui privilégient bien souvent le drame afin de provoquer une réflexion morale (Remember the Titans, Friday Night Lights, The Blind Side, Radio, etc.), les Québécois ont plutôt tendance à désamorcer, voire éviter, les situations potentiellement dramatiques, en insérant, ici et là, le gros gag payant. C'est le divertissement avant tout et tant pis pour la réflexion morale. Aurions-nous peur d'affirmer notre fierté?

Le gros problème, c'est que bien souvent, les films qui se prennent trop au sérieux sont démolis par la critique. Dans de tels films, l'abus d'artifices pour pallier à un manque au scénario agit de la même manière qu'une grosse Corvette (compléter ici l'idée)... Ce qui en ressort, c'est le ridicule. On n'y croit tout simplement pas. Ainsi, bien souvent, peut-être pour éviter la critique, nos cinéastes empruntent la voie d'évitement de la comédie pour parler de leurs semblables, au lieu d'affronter le terrain miné que constitue le drame. Pourtant, le talent ne manque pas! Binamé et Scott ont réussi à donner au monde Maurice Richard, un drame qui a réussi l'impensable : redonner au Québec l'un de ses héros, lui faire accepter que la grandeur est possible ici, que pour devenir une légende, rien ne remplace une volonté d'acier, le travail acharné et la foi implacable en ses possibilités. Dans ce film, le propos va plus loin que le seul hockey, même s'il en extrait les leçons : l'oeuvre de Binamé donne tout son sens au mot « national » dans l'expression « sport national ». Et le plus beau dans tout ça, c'est que l'histoire ici racontée est une « histoire vraie », un véritable pan de notre passé. Y'a de quoi être fier!

Avec la sortie en salles de Lance et compte, la série culte, initiée par Claude Héroux dans les années 80, atteint un point tournant. Le problème avec la nouvelle mouture de la série, c'est que tout y est tellement gros que la fiction ne laisse aucune prise au réalisme. Voilà un bon exemple où se prendre au sérieux est un désavantage. Pas un désavantage numérique par contre, puisque le public sera nombreux au rendez-vous. Pourtant, il ne reste pas grand chose de la série profondément québécoise que j'écoutais étant enfant dans cette guimauve à l'américaine, dans cette saga à l'eau de rose. Bien plus pernicieux que les clichés caricaturaux empreints de bonhomie des Boys, les personnages creux de Lance et compte offrent un reflet irréel, totalement fantasmé, de la société québécoise, la faisant presque ressembler à un épisode de Beverly Hills 90210. Pourtant, les Québécois semblent s'y reconnaître. Alors, je pose la question qui tue : l'américanisation de notre cinématographie aura-t-elle raison de notre culture? La plèbe, une fois divertie et repue, oublie parfois de réclamer son dû...

Ce qui donnait à Maurice Richard sa force et son souffle, c'est qu'il s'agissait non seulement d'une histoire vraie, c'était une histoire où un seul homme provoquait les événements, ne se contentant pas de les subir, et que cet homme était des nôtres. Malgré la facture « américaine » du film (on n'en sort pas), au moins s'agit-il d'un film qui parle de nous. Binamé a tourné Richard comme il aurait tourné César et à mon sens, c'est ce genre de films « sérieux » qu'il manque au Québec. N'ayons pas peur de nos héros, réels ou fictifs. Aimons-les, portons-les, mais surtout, donnons-leur à l'écran la profondeur qu'ils méritent, que nous méritons. Car ces héros du grand écran, ceux que nous payons pour aller voir, ils sont une représentation de ce que nous sommes.

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