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Samedi 5 mars 2011 à 07h00

L'Hebdo : Dans l'oeil de Philip K. Dick

Photo Par Elizabeth Lepage-Boily
Image promotionnelle du film Minority Report

Le nouvelliste et romancier Philip K. Dick a laissé un héritage artistique notable que le cinéma américain a rapidement su exploiter et mettre à profit. Blade Runner, réalisé par Ridley Scott et paru en salles en 1982 - l'année de la mort de l'écrivain - est aujourd'hui considéré comme un classique de la science-fiction alors que Minority Report, qui a connu un succès considérable au box-office, propose des idées avant-gardistes pratiquement applicables à la réalité du 21e siècle (on ne peut pas encore prédire des meurtres et nos voitures ne volent pas, mais on travaille sur des écrans tactiles et on communique par vidéo-conférence - chose qui nous semblait impossible il y a à peine dix ans).

Les films inspirés du patrimoine de Dick sont, en plus d'être ancrés dans un univers futuriste rigoureux, sont généralement bercés par des intrigues pertinentes aux dénouements intelligents. Trop souvent les longs métrages de fiction qui assoient leur oeuvre sur une conspiration ou une machination - assez fascinante pour piquer la curiosité du spectateur - se résolvent par de grotesques circonstances incontrôlables (c'était l'oeuvre d'extraterrestres, d'une intelligence artificielle ou, la pire, ce n'était qu'un rêve). Les productions cinématographiques issues des écrits de Philip K. Dick sont, quant à elles, généralement (les Américains ont tendance à peaufiner les finales pour les rendre positives et accessibles) si bien construites et développées qu'on se doute qu'elles proviennent de l'imaginaire d'un expert du langage et d'un admirateur de la mécanique du discours. On peut mettre en doute l'efficacité du jeu de Ben Affleck et son incompatibilité avec Uma Thurman dans Paycheck, mais on ne peut se résoudre à critiquer la qualité de l'intrigue.

L'essayiste soutenait que « la réalité n'est qu'un point de vue » et que par les mots on peut changer la manière dont les gens perçoivent le monde. Qui plus est, les gens aiment être mystifiés, ils apprécient qu'on chamboule leurs certitudes, que l'on mette en doute ce qu'ils croient inébranlable - là se trouve l'explication originelle du succès du cinéma (mais je ne lancerai pas aujourd'hui dans un essai sociétal sur les fondements de l'art cinématographique). C'est pourquoi d'ailleurs les magiciens et les hypnotiseurs (plus de 150 000 personnes ont vu Messmer sur scène) ont autant de succès à travers le monde: parce qu'on ne peut se résoudre à ce que quelqu'un contrôle nos pensées ou défie les lois de la science.

Philip K. Dick, sans bouleverser concrètement les principes de la physique, mettait en doute sur papier ce que nous assumons être immuable. L'homme (à qui on diagnostique très jeune une schizophrénie qui sera démentie par la suite) se décrivait lui-même comme un philosophe fictionnel et non un romancier. K. Dick précise que le coeur de son écriture n'est pas l'art, mais la vérité. Il dit par contre ne pouvoir prouver d'aucun moyen ce qu'il prétend être vrai, tout comme les croyants ne peuvent attester l'existence de Dieu et que les athées ne peuvent affirmer le contraire. Dans la production inspirée de son oeuvre la plus récente, The Adjustment Bureau, on prétend que notre destin est contrôlé par une équipe d'hommes chapeautés qui font en sorte que le monde conserve un ordre donné. Ce précepte, à priori ridicule, parvient tout de même ébranler momentanément nos certitudes et nous amène à percevoir cette « réalité » - qui est pour K. Dick modelable - différemment. Bien sûr, ce n'est pas parce qu'on adapte une oeuvre inventive et fonctionnelle que le film qui en découlera le sera tout autant. Par exemple, le réussite de Minority Report n'est pas entièrement due à la qualité de ses origines littéraires, mais elle s'explique aussi par un travail rigoureux de reconstitution et une finesse indéniable dans la réalisation de Steven Spielberg.

Même s'il a également rédigé des bouquins qui n'avaient aucun lien avec la science-fiction, comme Confessions of a Crap Artist, qui a été adapté par les Français en 1992 (Confessions d'un barjo), l'héritage le plus important de K. Dick reste ses oeuvres de science-fiction. Avant sa mort, il a eu la chance de voir vingt minutes de Blade Runner, inspiré de son livre Do Androids Dream of Electric Sheep?, alors qu'il était en montage. Sans avoir eu de lien étroit avec le monde du cinéma de son vivant, le nouvelliste a tout de même amené une vision nouvelle au septième art et lui a permis d'évoluer comme plusieurs auteurs, sans intention cinématographique, l'ont fait avant lui (Shakespeare, Süskind, Carroll, Verne).

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