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Samedi 23 mars 2013 à 07h00

L'Hebdo : Chair à canon

Photo Par Karl Filion
Une scène de Olympus Has Fallen

Aux États-Unis, la question des armes à feu est un sujet délicat sur lequel il est difficile de légiférer. Les défenseurs du port d'armes invoquent le deuxième amendement de la Constitution américaine pour justifier leur droit inaliénable de posséder et de porter des armes, même après de nombreuses fusillades tragiques survenues au cours des derniers mois sur le territoire américain. Dans des écoles, des universités, des églises ou même un cinéma, des massacres ont coûté la vie à des dizaines de citoyens lors de la dernière année seulement. Depuis des décennies, c'est la même chose.

Les victimes de ces carnages sont des citoyens anonymes, qu'on additionne (body count) et qui forment un chiffre, tout aussi anonyme, parfois inquiétant, de victimes, dont on ne reconnaît pas le visage ni le nom au travers des autres victimes anonymes. On ne peut pas se souvenir de chacun d'eux. Les Américains qui prônent un contrôle plus strict des armes à feu, essaient quant à eux de sortir ces victimes de l'anonymat, pour que leur mort devienne plus spécifique, plus palpable, plus réelle.

Il ne saurait être question ici des problématiques sociales et juridiques liées à ce phénomène, ni de juger de ce que les États-Unis feront ou ne feront pas sur leur territoire souverain. Mais des exemples tirés du cinéma américain récent nous permettent de réfléchir sur ce phénomène.

Le plus récent exemple de film de propagande guerrière américain, Olympus Has Fallen, a pris l'affiche hier dans plus de 3000 salles à travers l'Amérique du Nord. Dans ce long métrage assez générique, des terroristes coréens attaquent la Maison-Blanche et prennent le Président en otage dans son propre bunker au sous-sol. Lors de l'attaque, extrêmement bien planifiée, des dizaines et des dizaines d'agents en service sont abattus, de toutes les manières, par les assaillants. Leurs corps s'empilent devant la porte de la Maison-Blanche qu'ils ont tenté de défendre au péril de leur vie.

Le film se termine même sur ce qui ressemble à une blague; notre héros et le Président sortent, victorieux (mais épuisés, quand même), de la Maison-Blanche, en marchant à travers les cadavres anonymes de dizaines de soldats américains morts au bout de leur sang (qui a giclé vers la caméra une heure plus tôt), ou transpercés d'une balle à la tête; ce faisant, ils enjambent sans doute les cadavres encore chauds de certains de leurs amis et collègues tombés au combat. La Maison-Blanche, ce fier symbole, est pratiquement détruite. « Désolé pour la maison », dit l'un. « Ça va, elle est assurée je pense », répond l'autre. Ha! Ha! Ha!

Quel étrange phénomène! Il y a quelques années, Blood Diamond, d'Edward Zwick, péchait par le même excès : le héros et son jeune fils traversaient de nombreuses fusillades et s'en sortaient toujours indemnes grâce au sacrifice de figurants qui recevaient les balles à leur place... Pour un film qui avait des ambitions morales/moralisatrices, c'est assez étrange qu'on fasse le calcul qu'auprès du spectateur la vie d'un personnage dont on connaît le nom est plus importante que la vie de dizaines d'autres qu'on ne peut pas nommer, ni reconnaître. Des morts génériques.

Les films des belles années de Stallone, Schwarzenegger et al. ont aussi leur part de cadavres - on peut penser à Commando, ou Rambo, ou récemment The Expendables - alors que les héros musclés des années 80 se faisaient plaisir en éliminant les méchants en grande quantité (avec des chargeurs inépuisables). Ici, ce sont les méchants qui meurent, donc c'est « moins pire. » Dans Olympus Has Fallen, l'ennemi est non seulement anonyme, il est aussi « dématérialisé »; il n'a même pas de visage (les terroristes portent un masque), ce qui sous-tend d'autant plus la thèse propagandiste...

Hot Shots - Part Deux (Des pilotes en l'air 2), qui parodie directement ces films, avait tourné en dérision ce phénomène (déjà en 1993!), alors qu'un « body count » était visible à l'écran au cours de l'histoire, au fur et à mesure que les « héros » abattaient, de façon loufoque, des dizaines centaines d'ennemis. Le film se vante de surpasser en cadavres des films comme Robocop et Total Recall pour devenir le « Bloodiest movie ever » (le film le plus sanglant de tous les temps).

Sans qu'il y ait de données scientifiques à ce sujet, des internautes ont calculé que le film avec le plus de morts (body count) à ce jour était The Lords of the Ring: Return of the King, avec 836, en incluant les figurants. Si ce nombre peut paraître élevé, il faut considérer que le récit se déroule dans un univers fantastique, dans un film qui d'ailleurs n'épargne pas ses héros, et à l'épée, à l'arc et aux flèches. Bien différent donc du contexte d'Olympus Has Fallen.

Prenons un autre contre-exemple : la scène d'ouverture de Saving Private Ryan. Le débarquement en Normandie est tragique pour les troupes américaines alors que des dizaines de soldats trouvent la mort. Dans un contexte de reconstitution historique, où l'héroïsme, un thème fort, découle du sacrifice des soldats en pleine Deuxième Guerre mondiale, leur mort a une signification bien différente que quand le Président et son sauveur s'inquiètent de l'état de leur « Maison ». L'instrumentalisation des morts à des fins propagandistes se fait donc bien différemment dans le classique de Spielberg que dans Olympus Has Fallen.

Le sacrifice des agents de sécurité de la Maison-Blanche vise à protéger le Président - l'individu, un père de famille déjà éprouvé par le drame et incarné par Aaron Eckhart, un acteur qui nous est familier - à tout prix. Que la Maison-Blanche (l'institution) soit détruite fait rire nos héros, car on peut la reconstruire. On protège le Président même si accéder aux demandes de terroristes met en danger toute la péninsule coréenne (et tous ses habitants... anonymes) et, éventuellement, des millions d'Américains.

Au-dessus d'eux, l'Individu, le seul qu'il faille protéger.

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