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Mardi 20 mai 2008 à 08h00

Entrevues : Le piège américain

Photo Par Karl Filion

Fabienne Larouche et Michel Trudeau signent leur premier scénario de long métrage, Le piège américain, porté à l'écran par l'expérimenté Charles Binamé. Le film, tourné pour 5,8 millions $, met en vedette Rémy Girard, Gérard Darmon et Colm Feore.

Cinoche.com s'est entretenu avec les auteurs, les réalisateurs et les acteurs Rémy Girard et Colm Feore, à quelques jours de la sortie du film, prévue pour le 16 mai.

Rémy Girard

Pourquoi avoir accepté de jouer dans Le piège américain? « Pour le personnage, son côté très secret. Je ne le connaissais pas, je n’avais aucune idée de l’importance que ce gars-là pouvait avoir dans la criminalité de cette époque-là. C’est fascinant à jouer. »
Est-ce que le fait qu’il soit un bandit change votre façon de jouer? « Jusqu’à se poser des questions morales à partir de ça? Non, pas vraiment. J’aurais tiqué qu’on en fasse un héros, mais on le montre tel qu’il était. On le montre entrain de se faire avoir carrément. Il y a un côté historique de cette histoire-là qui me plaît beaucoup. »
Aimez-vous faire beaucoup de répétitions? « Il y a un côté d’improvisation au cinéma qui est toujours là, même quand on répète. Sur le plateau, il se passe quelque chose et on doit tout changer. Par exemple, pour Rivard, il y a une scène entre Gérard Darmon et moi sur un kiosque près de la Nouvelle-Orléans où il y a une tempête tropicale qui se déchaîne... Ce n’est pas truqué! On est arrivé là, on a été obligé de changer la scène parce qu’on ne pouvait plus s’asseoir dehors, des fois le décor partait. »
Vous intéressez-vous à la mécanique du cinéma, au cadrage par exemple? « Oui, je pose toujours des questions. Je savais par exemple que dans les scènes de l’interrogatoire, on serait souvent en profil, en ombre chinoise. On ne voyait pas nécessairement les visages, alors il faut jouer d’une autre façon. »
Le jeu change beaucoup se l’échelle de plans? « Quand on est en gros plan, on essaie d’aller chercher une profondeur encore plus grande, pour que dans le montage final on puisse venir chercher un gros plan pour souligner une émotion. La scène, on la joue en plan-moyen. »
Est-ce qu’il y a un rôle en particulier que vous aimeriez jouer au cinéma? « Je suis un des rares chanceux qui peut dire que je n’ai pas à m’inquiéter pour ça. J’ai beaucoup d’offres pour le cinéma et ce sont tous des personnages très différents... J’ai failli jouer un psychopathe prochainement, mais ça ne marchera probablement pas à cause des horaires de tournage. Ça, j’aimerais ça. »

Charles Binamé

Pourquoi avoir choisi de réaliser Le piège américain? « Parce que je trouvais qu’il y avait là une matière neuve. On parle beaucoup de notre héritage européen, mais on parle peu de notre présence en Amérique du Nord. Je pouvais le faire par le truchement d’un personnage québécois dans sur une plate-forme internationale. Je trouvais aussi que c’était une façon de revoir une période qui m’intéressait parce que c’est celle de mon enfance. »

Vous êtes-vous approprié le scénario? « Complètement. J’ai travaillé beaucoup avec Fabienne sur son scénario, j’ai proposé des modifications, elle est revenue avec d’autres, ça a évolué beaucoup. Une fois que j’étais en production, chaque fois que je l’appelais pour changer quelque chose, elle me disait de faire ce que je voulais. Elle m’a donné carte blanche. »

Y a-t-il une scène qui vous auriez aimé voir mais qui n’est pas dans le film? « Non, je pense que tout ce qui était dans le scénario quand on a commencé à tourner, on l’a tourné. Je pense qu’il y a une scène qui a sauté. Parce que c’est un film qui se tient, tu ne peux pas enlever une carte, parce qu’il y a quelque chose que tu ne comprendrais pas. »

Avez-vous peur que les gens qui n’ont pas fait toute votre recherche aient de la difficulté à comprendre? « Non, parce que le film s’explique complètement si tu l’écoutes bien. Il n’y a pas de secret qui ne soit pas révélé. C’est sûr que c’est un monde complexe, ce n’est pas une comédie, c’est un film dense, mais c’est important de dire que le monde dans lequel Rivard vit, il est complexe, et lui-même ne comprend pas tout. Tout est expliqué. »

« Il y a beaucoup de personnages qui sont mis en scène, mais c’est bien moins compliqué que des films comme Traffic ou Syriana. » Votre utilisation des couleurs se rapproche un peu de celle de Traffic, justement. « Oui. Il y a une intention de faire, par la forme, un commentaire sur l’époque et de donner de l’émotion le plus possible. J’aurais pu le tourner 35 mm glossy, mais j’ai choisi d’essayer de faire vivre chacune des époques de la manière la plus vibrante possible, avec les couleurs, les noir et blanc, les textures, les vieilles pellicules. »

Est-ce que vos comédiens ont une qualité commune? « Ils sont bons. Je pense qu’ils portent tous quelque chose de vrai. Moi, je cherche des gens qui ont une qualité de vérité. S’ils ont un peu de talent avec ça, ça marche. »

Est-ce que chaque partie de la réalisation vous intéresse autant? « Tout est fascinant, et ça convient parfaitement à mon tempérament, parce que je serais incapable de faire la même chose tous les jours. »

Au sujet du montage, justement, il y a une scène où Rivard, qui déclare ne pas vouloir « vivre dans une prison dorée et manger des croissants », est associé à une cage avec des oiseaux. Comment ces décisions-là se prennent-elles? « On ne veut pas faire de métaphore facile, c’est sûr, mais c’était dans le décor. Moi je n’ai pas de problème à finir le plan là-dessus. Oui, il y a peut-être à ce moment-là un homme qui se sent les ailes coupées dans une cage. Il est dans une cage parce qu’il a peur. Il sait que ça va sauter. Même s’il ne veut pas, c’est sa réalité. Moi, je signe la scène comme ça. »

« Le premier montage est fidèle au scénario. Après ça, le travail commence. Les choses changent d’ordre, changent de place, des scènes sont raccourcies ou prolongées avec de la musique. Le scénario filmé, ce n’est pas intéressant. C’est bien bizarre, je n’aime pas ça. Et après ça on commence... »

Est-ce qu’avoir beaucoup d’expérience vous aide à mieux tourner, pour avoir plus de possibilités au montage? « Oui. Pour faire n’importe quoi, pour donner de la flexibilité. Tu peux tourner une scène en 25 plans pour choisir de te servir de ton plan-séquence. Pour donner un exemple, dans la scène quand Rose est à l’hôpital. Quand je l’ai shooté, c’était très découpé, mais je n’ai gardé qu’un plan de loin. La scène était beaucoup plus complexe que ça mais on moment donné, dans le film, tu as besoin de ralentir. »

Est-ce que c’est un exercice théorique? « C’est ressenti. Il n’y a pas de théorie, zéro. Tu es dans le senti, tu te fies juste à ton instinct. C’est tout ce que tu as comme créateur. » Ça vous a bien servi jusqu’à maintenant... « Je pense... »

Fabienne Larouche

Comment êtes-vous entrée en contact avec l’histoire de Lucien Rivard? « D’abord par curiosité. Dans un roman de James Ellroy, un de ses personnages principaux, en fait le tueur, est un Canadien-Français. Pourquoi ce n’est pas un Mexicain, un Péruvien ou même un Canadien? Non, c’est un Canadien-Français, un French Canadian. »

« Dans ma recherche, je suis allée de surprise en surprise. Voilà un bandit qui décide qu’il ne subira pas sa vie, qu’il va la faire. Il va devenir un cow-boy. Il devient l’interface entre la French Connection et la mafia américaine, il a des casinos à Cuba et fait affaire avec Batista et il meurt de sa belle mort, en 2002, dans son condo à Laval. Attends une minute! »

« C’est fascinant parce que nous, qui sommes un peuplé résigné, soumis, qui a été conquis il y a 400 ans, qui sommes victimes des méchants Américains, voilà un gars qui décide qui va à la conquête du Far West. Même si ça reste un bandit. »

Mais il faut raconter un film, avec toutes ces informations... « L’histoire de Rivard un moment donné prenait moins de place parce qu’elle devenait un prétexte pour parler de ce qu’est l’Amérique aujourd’hui. Le meurtre de Kennedy a été le premier événement qui a perturbé les Américains au point de ne plus se sentir en sécurité chez eux. C’est comme le 11 septembre. Les tours, pour les jeunes, c’est comme notre Kennedy à nous autres. »

« Les Américains ne seront plus jamais en sécurité chez eux parce qu’ils ont trop fait d’affaires, dans les années 60, avec des courtiers comme Rivard, pour aller déstabiliser les plus petits pays, pour aller les vider de leurs matières premières. »

« C’est un film politique donc c’est plus exigeant. Mais dans mon livre à moi, ce n’est pas un défaut d’être exigeant. »

Avez-vous peur que les gens croient que les choses se sont réellement passées comme ça? « Ce n’est pas un documentaire. Est-ce que c’est vrai ou ce n’est pas vrai? Il y a des hypothèses qui se sont avérées vraies, même si les personnages sont dramatisés, mais le Président des États-Unis, il est vraiment mort. Ce sont des vrais personnages avec des personnages fictifs, mais c’est une histoire qu’on raconte. »

« Ce qui nous intéressait, c’était les années américains de Lucien. Je ne voulais pas faire une biographie, ni un film historique, ni un documentaire. C’est une histoire inventée. Je ne justifie pas mon personnage, on arrive et il est au faîte de sa carrière. »

Est-ce que c’est un exercice théorique? « Je ne sais même pas ce que c’est, je n’ai aucune idée. J’ai toujours écris comme ça. Mais je travaille avec Charles Binamé alors il y a eu plusieurs, plusieurs, plusieurs réécritures. C’est son film, c’est lui qui le signe, je ne suis qu’une actrice de soutien là-dedans. »

Michel Trudeau

« Ça faisait quelques temps déjà que Fabienne était sollicitée pour faire un long métrage, mais le sujet s’est imposé un moment donné alors que je lisais le roman American Tabloid, de James Ellroy. À la même époque, je lisais aussi La filière canadienne de Jean-Pierre Charbonneau, où il y a tout un chapitre sur Lucien Rivard. Il y a un autre bouquin de William Raymond qui parle aussi de Lucien Rivard. »

« C’est comme si James Ellroy avait connu Lucien Rivard, parce qu’il y avait des recoupements avec le personnage. »

Mais son histoire n’est pas au centre du film... « Le sujet du film, ce n’est pas Lucien Rivard. Ce n’est pas une biographie, ce n’est pas un film historique non plus, c’est juste que d’un personnage, on a créé une histoire qui est complètement fictive. »

C’est assez surprenant de voir qu’il ne se méfie pas... « Généralement les criminels ne s’attendent pas à ce qui leur arrive quelque chose de dangereux. Ils ont l’impression qu’ils sont en contrôle, qu’ils sont le meilleur. Ils ne sont pas des gens pessimistes, ils ont l’impression que, oui l’autre s’est fait descendre, l’autre s’est fait mettre en prison, mais que ça ne leur arrivera pas. »

« Je pense que si Lucien Rivard a réussi à vivre jusqu’à 86 ans, et, entre 1975 et 2002, à ne pas faire parler de lui, c’est parce qu’il avait certaines qualités. »

Croyez-vous que les spectateurs auront l’impression de voir la véritable histoire? « Ça c’est le piège américain aussi à un autre niveau. Quand Lucien Rivard s’adresse au spectateur, il dit : « si tu as la capacité de créer des vérités qui ressemblent à ce qui s’est vraiment passé, tu as un pouvoir absolu. » C’est le pouvoir absolu du cinéaste aussi, que de faire croire aux gens que ça s’est vraiment passé. »

« Les gens se laissent prendre, parce que si le film est réussi, la théorie est séduisante, tu as le goût d’y croire. Les gens veulent croire que c’est vrai. »

Colm Feore

Comment avez-vous obtenu le rôle? « C’est Charles Binamé qui m’a appelé pour m’offrir ce rôle très intéressant d’agent de la CIA qui parle français. Toutes les scènes ou presque sont avec Rémy Girard, alors ça m’intéresse! »

Le fait que vous parlez un excellent français a dû beaucoup vous aider. « Oui, un peu, et peut-être mon visage un peu d’époque. Quand tu me mets avec un chapeau et les lunettes d’époque, ça donne quelque chose. Les angles du visage, en close-up, avec les éclairages, peut-être. J’ai un look qui n’est certainement pas moderne et je sais comment jouer, ça doit être ça. »

Vous jouez un Américain, modifiez-vous beaucoup votre accent lorsque vous jouer de l’autre côté de la frontière? « Quand je travaille aux États-Unis, je fais des changements très subtiles. Je n’ai pas conscience de parler comme un Canadien. Parce que je suis un acteur classique, je parle avec une voix assez claire, précise, je fais du Shakespeare finalement! Mon problème, c’est d’être pris pour un Anglais d’Angleterre, parce que c’est trop précis. Pour jouer les Américains, je laisser tomber tout ça, j’ajoute un petit edge, mais je ne suis pas conscient de ça.
»

« J’avais complètement oublié que je parlais aussi indonésien dans le film! »

Que pensez-vous de la vision de l’assassinat de JFK dans le film? « Moi je trouve que les solutions les plus simples, sont probablement les vraies. Il y a des choses qui sont assez dégueulasses là-dedans, mais aussi très intéressantes quand on voit que la mafia était au lit avec le gouvernement... À la fin, oui, il y a plus de questions comme de réponses, mais on voit l’histoire et que c’est certainement possible. »

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