dossier
Mardi 20 octobre 2009 à 16h25

Édito : Polytechnique

Photo Par Karl Filion

Afin de remettre au goût du jour le très intéressant débat qui a eu lieu sur la place publique la semaine dernière concernant le texte d'André Habib Mortes tous les après-midis, publié sur Hors Champ, voici quelques questionnements exprimés tout haut qui découlent de la lecture du texte et de la réponse de Marc-André Lussier, publiée sur son blogue le 9 octobre. Une réponse qui s'avérait nécessaire dès qu'on a commencé à considérer ce réquisitoire comme une « critique », qui serait vraie, véridique et véritable, (donc nécessaire), par opposition à la critique « fausse », donc pas vraie, soumise et manipulée par un exercice de mise en marché et les beaux yeux de Karine Vanasse, par un groupe de savants relationnistes plus intelligents qu'elle, mais pas que le prof Habib, qui lui n'aura pas oublié que l'événement dont il est question est « triste », donc immoral. L'« obscénité mémorielle », quoi qu'en dise Jacques Rivette, n'existe pas, ou ne devrait pas exister dans un monde où le cinéma serait considéré comme un art et pas comme le vulgaire témoignage de la réalité. Car je vous le demande : la réalité, qu'est-ce que j'en ai à foutre?

Réglons d'abord ce cas : Mortes tous les après-midi n'est absolument pas une critique. Plutôt une analyse connotée, certainement minutieuse et qui a de nombreuses qualités. Techniques, d'abord : la plume d'Habib est toujours aussi incisive et la précision de son analyse est tout à fait valeureuse. Or, il ne faut cependant pas confondre ce type de travail, universitaire, méta-cinématographique, qui a bien peu de véritable influence - moins encore que la critique médiatique de masse - particulièrement lorsqu'il est méprisant comme c'est le cas ici. Cela ne fait que camper tout le monde sur ses positions et le véritable débat promis (on a même évoqué « Une certaine tendance du cinéma français », quand même) n'a finalement jamais lieu. Un débat qui est ici faussé par des conceptions erronées, érudites et pernicieuses de ce que doit impérativement être le cinéma, plutôt que ce qu'il devrait faire. Le cinéma est d'abord et avant tout un résultat.

Invoquant, à grands coups de mots d'esprit et de phrases-chocs (le prof voulait-il simplement, comme on l'a évoqué, « susciter la discussion » avec ce texte? fait-on ici de la cinéphilie-poubelle? Pour l'avoir côtoyé pendant quelques mois à l'Université de Montréal, force est de croire que non, mais qui sait...), le sacro-saint « sensationnalisme », grand méchant loup du cinéma, déchet radioactif du mercantilisme des « méchants » réalisateurs qui font de la « méchante » pub, invoquant un « réalisme » qui est de toute façon faussé par le mécanisme cinématographique lui-même, Habib rate le point principal de Polytechnique autant que du cinéma de fiction en général : il ne s'agit pas d'un devoir de mémoire (le cinéma n'est pas archiviste), mais d'un devoir de création, de reconstitution. Or, ce ne sont pas des événements que doit reconstituer le film, mais des effets sur le spectateur (qui est toujours le véritable sujet de l'Art); dans ce cas-ci la crainte, la terreur, la perdition, l'incompréhension ou la tristesse (dans une moindre mesure, parce que beaucoup trop simple).

« L'essentiel de ce qu'il fallait dire, penser et écrire sur l'oeuvre ayant été dit avant que le film paraisse sur les écrans (cela devait venir avec le Press kit), personne ne semble être même allé le « voir » de près, ni n'a pu véritablement dire de quoi cette « chose » était faite. », dit-il dans son article. Ensuite, pendant de longs paragraphes, l'auteur explique que l'image, plutôt que d'être « juste », est « belle » (et que c'est immoral), lui reprochant tour à tour son flou, sa beauté, sa monochromie, d'être à la fois conventionnelle (« ça fait à tous les coups une belle image, qui a toute l'élégance d'une image soignée, pensée, posée, étudiée, coquette. [...] Du coup, peu importe qui ou quoi est filmé, ce sera exécuté de la même manière. ») puis son audace (« mais parfois on se plaît à rajouter un décadrage simplement parce que ça fait changement ») pour terminer avec le coup de feu tonitruant de supériorité auto-déclarée : « C'est une belle image, un truc choc à essayer, un truc de directeur photo qui visiblement s'amuse avec son Kodak, pour faire différent. On aura beau essayer, on ne tirera aucun « sens » de ces plans. » Ce qui met du même coup le doigt sur le bobo : du sens? Pourquoi du sens quand on en a les effets? Habib reproche au « style » d'évacuer l'événement, au détriment des victimes sans doute, alors que le film propose une immersion d'une grande sévérité et d'une grande empathie qui dépasse parfois les limites (pensons à cette affreuse finale...). « Je n'y vois, pour ma part, qu'un gars qui s'amuse à essayer des trucs et qui ne pense pas à l'effet dommageable qu'ils produisent. » Si le film est effectivement « dommageable », l'occasion sera belle de se demander pourquoi a posteriori. Le cheminement inverse est pernicieux et risqué, car en se demandant si le film mérite d'être bouleversant (voilà qui est fort subjectif, d'ailleurs), et ensuite pourquoi il le serait, on oublie que le cinéma doit être diffusé et partagé pour être complet, et que si la théorie du cinéma peut être écrite, elle doit d'abord être vécue, écrite par de la lumière sur un écran blanc qui forme des images, et par des mots ensuite. On expliquera les résultats (les émotions) lorsqu'on les aura trouvés, plutôt que de les chercher. C'est le travail que fait André Habib dans son texte en intégrant des jugements personnels limités - et le mot est important - par le fait qu'il a vécu l'événement plutôt que par sa valeur cinématographique; pourrait-on supposer qu'un drame semblable s'étant produit au Japon (et nécessairement diffusé ici avec sous-titres) serait systématiquement mieux reçu par le professeur?

Voilà d'ailleurs le principal problème du texte d'André Habib, qui affecte (grandement) la valeur de son texte : sa moralité. Peut-on « aimer » un plan où une jeune fille (dont la moralité, elle, ne fait aucun doute) est assassinée? Je le crois. Il en va de la qualité du cinéma en tant que septième art, pas de la qualité de la société, vile et terrifiante si vous voulez. « Employer exactement les mêmes mécanismes scénaristiques que ceux qu'aurait employé un suspense hitchcockien pour filmer une banale histoire d'espionnage et pour traiter le génocide de 6 millions d'individus, c'est ce qu'on peut appeler de l'obscénité. », dixit André Habib. Faux, archi-faux, c'est de l'intelligence, c'est la création d'effets (et à ce titre, Polytechnique n'est certainement pas sans reproches; pensons à nouveau à l'aberrante finale).

Et il faut se méprendre affreusement sur le cinéma pour dire : « Et quand on reprend la tuerie par trois fois, on se demande si ça va finir un jour cette histoire… et si on est rendu à se dire ça, on se dit alors que personne sur ce plateau ni dans cette salle de montage n'avait un cerveau. ». Qui est ce professeur qui croit savoir ce que le public est en droit de regarder? Ce qui est juste à montrer?

Que Polytechnique parle d'un événement qui a marqué le Québec, qui a coûté la vie a 14 femmes (et à un homme (le tueur), ne l'oublions pas), c'est déjà révélateur. Mais parce que l'événement s'est produit réellement, il n'est pas plus, ou moins, ou soumis à des conditions différentes de succès. Il n'importe pas à la critique, ni à l'analyse d'ailleurs, de juger de la moralité du cinéma, mais de son efficacité. Car autant, selon Habib, la critique aura été consensuelle à la sortie de Polytechnique, autant il appert que son coup de gueule, aussi articulé soit-il, tombe dans la caricature réactionnaire qui pose des carcans dans un cinéma québécois qui peut très bien faire cohabiter un lieu de bouillonnement intellectuel (rien contre l'analyse, ni contre la subversion, et certes, cette discussion fait le plus grand bien) et le cinéma populaire. Pour la simple, bonne, et peut-être un peu naïve, raison qu'un jour, le cinéma québécois réunira les deux, et profitera de son impact public renouvelé pour proposer des films qui seront à la fois des objets d'art et des produits rentables.

Le problème, le voilà : on a (mé)pris ce texte pour de la critique, comme la vérité vraie, alors qu'il ne s'agit que d'une opinion (fabuleusement) bien exprimée, justifiée, certes, mais faussée par des considérations hors du film, hors du cinéma, qui crée depuis des années un fossé (si on voulait divorcer, on citerait des « différents irréconciliables ») entre l'intellectualisme universitaire et le cinéma (qui, croyez-le ou on, ne sont pas ennemis). Habib est un auteur, autant que les auteurs des films dont il parle, et comme eux, il ne devrait qu'avoir une influence sociale limitée : on peut les voir/lire, les comprendre, accepter et encourager leur présence sans adhérer à leur proposition. Et, je dois le dire, je n'adhère pas à la proposition d'André Habib : le cinéma, dans l'absolu, n'est pas moral ou immoral, surtout pas à une époque où les films ont tant de difficulté à être diffusés et où leur valeur ne se calcule pas tellement par leur innovation ou leur intelligence cinéphilique que par leur capacité à rejoindre (et, de facto, éduquer) un plus grand nombre, i.e. exprimer leur « cinéphilie » autrement qu'en la refusant aux « autres », en faisant de ce « nous » cinéphile un « nous » inclusif où tout le monde est bienvenu, où tout le monde, aussi ignorant puisse-t-il être, est considéré dans cet « art » global et populaire, cette expérience sociale, publique, qu'est le cinéma, et où ce n'est pas l'intention qui prévaut mais bien le résultat; où il ne s'agit pas de déterminer « ce qui est bon pour la société », ce qu'elle est prête à voir et entendre et, à partir de là, la mener à d'autres questionnements sociaux en forçant les réponses. Moral ou immoral? C'est à la discrétion de chacun; j'étais très jeune lors de la tuerie de Polytechnique, je n'en garde aucun souvenir, mais je peux comprendre que les mères des victimes ne souhaitent pas revivre la tragédie. Cela ne signifie pas que Polytechnique, le film, ne mérite pas d'exister, et qu'il ne fasse pas fort bien ce que doit faire le cinéma.

Alors, peut-on s'émouvoir autant de la mort d'un tueur que de la mort d'une victime? Oui, il le faut, c'est absolument primordial, pour que les événements surpassent leurs limites historico-temporelles, transcendent leurs impacts sociaux pour devenir du cinéma : un art universel qui rejoint par les images, très peu par les mots (autrement, on appelle ça de la littérature) le plus grand nombre possible, hors de l'Histoire et du temps. Ce que le grand nombre en fait, c'est son problème; il se prétend assez grand et responsable, qu'il le prouve.

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