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Samedi 2 août 2008 à 15h31

Édito : La graine et la momie

Photo Par Karl Filion

Deux événements marquants se déroulent cette fin de semaine en simultané dans les salles de cinéma québécoises, et ils ne pourraient pas être plus opposés l’un à l’autre. D’un côté, l’infâme La momie : La tombe de l’Empereur Dragon, qui envahit à peu près tous les complexes cinématographiques du Québec, et de l’autre, le délicieux La graine et le mulet, qui prend timidement l’affiche dans moins d’une dizaine de salles (ce qui est quand même déjà mieux que pour bien d'autres).

Ce troisième film d’Abdellatif Kechiche, grand gagnant des derniers Césars, on m’a demandé deux fois de vous en parler cette semaine, ce qui sera fait dans une quinzaine de lignes : Pourquoi faut-il 2h30 – et j’insiste, elles sont nécessaires - pour raconter l’histoire d’un ouvrier qui veut s’ouvrir un restaurant de couscous au poisson? Parce que cet ouvrier, c’est Slimane (Habib Boufares, parfait), un immigrant, et que son « rêve américain », il le vit dans la (très belle) ville de Sète, ici dépouillée de ses attributs (construite à flanc de montagne sur la Méditerranée, elle est le théâtre parfait du drame qui s’y jouera). Dans une pauvreté toute relative - « S’il en reste, il y a toujours les pauvres », dira avec une sagesse qu’on jalouse la mère de famille responsable de la préparation de ce couscous - deux familles s’unissent à la poursuite d’un rêve réaliste. Pas facile pour autant, et ce sont les efforts d’une énergique jeune fille (Hafsia Herzi, désarmante) qui feront toute la différence. Tous les petits détails de la vie sont examinés avec autant de justesse et d’empathie par Kechiche, qui parvient à transformer le bruit qu’on fait en mangeant en communion familiale sensuelle où les gens ne sont pas tous beaux; autant que cette course folle finale vers un plat de couscous devient aussi stressant qu’un bon vieux décompte sur une bombe en plein Manhattan. Les prestations vivifiantes des acteurs ajoutent encore à l’étrange fascination qu’exerce ce tour de force de cinéma... Lorsqu’il n’est pas magnifié par des moyens malhonnêtes dont le cinéma, fieffé manipulateur, a le secret, le quotidien est plus magnifique que la vraie vie.

Au sujet de La momie : La tombe de l’Empereur Dragon, je persiste et signe : ce film est une abomination. Bête, insultant, inacceptable. Est-ce que c’est « très bon » parce qu’on en sort joyeux? Parce qu’on a délibérément détruit (je ne suis pas d’avis que les gens derrière le film, le réalisateur Rob Cohen ou les producteurs, pensent qu’ils ont fait un bon film...) toute cohérence narrative pour montrer plus et plus encore d’effets spéciaux? Si seulement ils repoussaient les limites de quoi que ce soit...

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Le combat inégal enclenché cette semaine dans les salles risque de transformer le conflit en guerre ouverte (ça ferait du bien à tout le monde); d’un côté les irréductibles « j’ai été diverti » et de l’autre les insatiables « c’est pas assez ». Tout le monde reste campé sur ses positions parce qu’il n’y a aucun besoin de changer; les salles de cinéma grossissent les écrans, agrandissent les stationnements, font éclater plus de popcorn et tout le monde est rassasié, repu, catatonique. En attente d’un je-ne-sais-quoi, d’une surprise qui ne viendra jamais. Parce que vraiment, est-ce que quelqu’un a pensé un instant que Rick, Eve et leur fils allaient mourir dans leurs aventures qui défient la mort?

S’il faut voir des insipidités comme La momie : La tombe de l’Empereur Dragon pour se sortir de son train-train quotidien, un traitement choc s’impose, et le temps presse. Une expérience de vie, une bonne leçon, quelque chose comme... La graine et le mulet? Ne pourrait-on pas trouver dans le quotidien d’humains plus mal famés que soi l’inspiration que le cinéma promet pourtant à coups d’effets spéciaux et de starlettes factices. La bataille ne se fait pas entre cinéma hollywoodien et français – ce serait trop intello, et complètement farfelu d’ailleurs (pensez aux Jeux Olympiques...) – mais entre le cinéma, qu’on prétend septième art, et le divertissement, dernier recours des pauvres d’esprit. Beati pauperes spiritu.

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