entrevue
Mercredi 14 décembre 2011 à 16h05

Anne Émond parle de Nuit #1

Photo Par Karl Filion
Sur le plateau de Nuit #1

Le premier long métrage de la réalisatrice Anne Émond, intitulé Nuit #1, prend l'affiche ce vendredi après une présentation au Festival du Nouveau Cinéma qui lui a valu le prix de l'innovation Daniel Langlois. Le film met en vedette Catherine de Léan et Dimitri Storoge dans le rôle de deux amants d'un soir qui passent la nuit à discuter.

Responsable des courts métrages L'ordre des choses, Naissances et Sophie Lavoie, Anne Émond réalise ainsi un huis clos qui aborde des thématiques sombres liées à une désillusion générationnelle. « Oui, c'est un peu un portrait d'une génération; tout le monde n'est pas aussi dark, aussi sombre que ça, heureusement. Le film est dédié à mes meilleurs amis à la fin, ces gens-là ont tous inspiré le film, tsé j'ai pris des bouts de leur vie pour les mettre dans le film. Si tout le monde était aussi cynique, on ne survivrait pas. C'est un moment très sombre de leur vie, mais j'ai l'impression que ça va aller mieux après. »

Cette histoire est-elle depuis longtemps celle de ton premier film? « Non, vraiment pas. Je ne savais pas ça allait être quoi mon premier long métrage, je ne savais pas ça allait être quand, non plus, je n'avais pas de plan de carrière... Ça s'est fait assez naturellement : un moment donné j'ai eu un très grand besoin de raconter cette histoire-là, je l'ai écrite sans savoir que ça allait être un film au début. C'était presque des monologues de journal intime... c'est devenu un film, c'est devenu un long métrage pis... c'est devenu mon premier. »

Le court Sophie Lavoie, qui mettait d'ailleurs en vedette Catherine de Léan, a aussi cette impudeur et force l'actrice à se dévoiler. « C'est probablement deux choses d'une période de ma vie où j'étais obsédée par ces sujets-là, qui étaient un peu proches de ce que je vivais, quand même, tsé j'avais envie de parler de ça dans mes films. Quand on a tourné Sophie Lavoie, je ne pensais pas que Catherine serait dans Nuit #1, je pense que Nuit #1 n'existait même pas encore tout à fait. »

« Mais dans les dernières versions du scénario, j'espérais vraiment que ce soit Catherine. Mais il fallait la convaincre, il fallait que les auditions se passent bien... Parce c'est un rôle dans lequel on n'est pas habitué de la voir, Catherine... » Au Québec, on n'est pas habitué de voir personne dans un rôle comme celui-là... « Oui, tout à fait! Mais ce n'est pas une actrice qu'on imagine aussi sombre. »

L'aspect décalé du monde et surréel de cette nuit donne une ambiance particulière au film, aux discussions. « C'était vraiment un défi, pour moi et pour les comédiens, parce que c'est pas comme ça qu'on parle dans la vraie vie. Il fallait qu'ils apprennent le texte, et qu'ils le rendent de manière touchante. On a répété ensemble, on a ajusté de phrases... Pour eux, c'est des beaux rôles, il n'y a qu'eux, pratiquement, dans le film, ils portent le film sur leurs épaules. »

Ce sont des personnages unisexes. « Nikolaï qui ramène la fille au début en lui disant qu'elle ne peut pas s'en aller comme ça, c'est typiquement fille, je trouve, en tout cas c'est ce qu'on s'imagine qu'une fille ferait. Mais à certains niveaux, Nikolaï est très « p'tits gars », tsé il veut se battre, il a une espèce de violence... Ces deux personnages qui se ressemblent, très sombres, très seuls, désillusionnés un peu, mais somme toute très vivants. Il ne sont pas morts, ils sont frustrés de leur condition, ils se débattent là-dedans. »

« Quand ils vont se battre dehors, en plein milieu de la nuit, ce n'est pas du monde mort qui ferait ça. C'est juste qu'ils sont un peu perdus. »

« Les dialogues - les monologues même - sont littéraires. Ça m'a pris un an pour peaufiner le texte, alors si eux étaient capables d'improviser ça en une nuit, c'est sûr que ça serait un peu... C'est un film qui est très écrit. Au Québec, on ne fait pas ça beaucoup des films écrits comme ça, décalés un peu, assez théâtraux. C'était un risque. »

Comment le cinéma vient-il cerner ce contexte? « Il y a des gens qui m'ont dit que ça serait beau au théâtre. Mais moi je viens du cinéma, mon art c'est le cinéma. L'écran, qui est en format 4:3, un format qui n'est pas vraiment à la mode, c'était pour moi une façon claustrophobique de filmer. Tu ne vois rien d'autre que le visage en gros plan. Au théâtre ou dans un roman, tu n'as pas ça. Tu ne peux pas regarder ailleurs. Je voulais qu'on ressente cette angoisse et cette claustrophobie que les personnages ressentent. »

Comment le film s'inscrit-il au sein du cinéma québécois récent? « J'espère vraiment que les gens vont aller en salles pour voir le film. C'est un contexte difficile pour le cinéma d'auteur, on l'a vu, souvent ça sort une semaine en salle... J'ai écrit ce film-là pour le monde d'ici. Je suis allée le présenter à Toronto, à Vancouver, en Corée, en Allemagne, en France, mais ma grande angoisse c'est ici, j'espère tellement que les gens vont y aller. Je sais que c'est un peu à contre-courant ces monologues-là, mais il y a, partout dans le monde, les gens se retrouvent. Même si c'est différent dans la forme, les gens sont assez curieux. C'est plus accessible que moi-même je le pensais. »

Pour Catherine de Léan, le film n'est pas une photographie d'une génération. « Pour moi, ce serait plutôt une peinture. Sombre, avec beaucoup de beauté, mais avec du noir et des tons de gris. Ce n'est pas réaliste, ce n'est pas une photographie, c'est un tableau. Ces gens-là parlent comme des livres. Il y a beaucoup de beauté dans les choix artistiques de Anne. »

Déjà, avec Sophie Lavoie, il a fallu faire preuve de beaucoup d'impudeur, mais d'un tout autre type. « Beaucoup d'impudeur, oui. Anne m'a demandé de faire ce film, j'ai lu le scénario, c'était bon, bien écrit, ça frôlait l'anecdote... comme Nuit #1. Ça pourrait être une anecdote, tsé c'est un one-night, mais finalement ça devient un moment tournant dans la vie des deux personnages. »

Comment avez-vous construit Clara? « On s'entendait bien sur ce qu'il fallait faire. Dans l'audition, il y avait beaucoup de texte, moi j'ai proposé cette interprétation-là. Quand Anne m'a choisie, elle a choisi cette interprétation-là, c'est qu'elle était en accord avec mes choix de façon générale, avec ma façon de jouer, de parler, mon niveau de jeu. »

« Toi, comme interprète, tu choisis sur quel aspect de ton personnage tu te plogues pour le fabriquer. Je sentais que j'étais elle mais... il y a beaucoup de Anne dedans, c'est elle qui l'a écrit, qui a tissé ses paroles. Tous les mots que cette fille-là dit... ça ne se peut pas de parler comme ça, c'est Anne qui la fait parler. Dans l'écriture du film il y a un souffle vraiment profond, il y a quelque chose de sincère, si tu suis ce souffle-là, c'est la trace du personnage. »

« Après, la scène de sexe du début c'est quelque chose d'assez technique... même pour les personnages eux-mêmes, c'est quelque chose d'assez technique, mais pour nous les acteurs aussi. On veut que ça soit technique parce que c'est tellement paniquant de faire ça devant du monde et de penser que tout le monde va le regarder après. On chorégraphie un peu. »

« Ça demande de se faire violence parce que... je n'ai pas envie de faire ça, tsé. Mais j'ai envie de défendre ce film-là. Idéologiquement, j'adhère à ça, et j'aime que cette scène-là soit une baise ratée, une baise poche, au cinéma le gars attrape la fille, il la touche à la bonne place, elle jouit en deux minutes. On vit dans un monde où beaucoup de nos comportements sont orientés autour de ça, de la baise, de la passion, de quelque chose de vraiment fantasmé. Nous, on montre cette baise-là, ce gars-là et cette fille-là qui ne se connaissent pas, qui savent à peine leur nom et puis voilà, il la prend par arrière sur le divan et c'est assez vide de sens et d'émotions et de sensations. »

« De façon idéologique, j'aime qu'on prenne le parti de nommer cette chose-là. Mais de façon personnelle, je trouve ça complètement paniquant de penser que mes amis d'enfance vont voir ça, ma famille, mes enfants plus tard, ma nièce... ça rend un peu fou. Mais je vois la vie de ce film-là, et à long terme je pense que c'est un film vraiment profond. Si dans 15 ans des gens vont voir ce film-là, il vont voir des choses vraiment importantes. »

Nuit #1 prend l'affiche à Montréal et à Québec ce vendredi.

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