entrevue
Jeudi 1 mai 2014 à 16h00

Alejandro Jodorowsky parle de La danse de la réalité

Photo Par Karl Filion
Alejandro Jodorowsky dans La danse de la réalité

La sortie à Montréal de La danse de la réalité, premier long métrage d'Alejandro Jodorowsky depuis 23 ans, a lieu ce vendredi, quelques mois après une présentation remarquée en clôture du FNC et après une sortie en France, là où est installé depuis des décennies le poète d'origine chilienne. Lors de notre rencontre, à Paris en janvier dernier, nous avons parlé de son film, mais aussi de l'Art en général.

Comment avez-vous décidé de porter à l'écran votre autobiographie éponyme? « C'est venu de façon naturelle quand j'ai écrit le livre, et après j'ai écrit un autre livre qui s'appelle L'enfant du jeudi noir, qui parle aussi de mon enfance. J'ai eu envie de prendre un chapitre de ces livres et de faire le film, naturellement, comme ça. C'était évident. Je voulais aller à mon village, celui où je suis né, j'ai trouvé que pendant un siècle, il n'avait pas changé. Le village est exactement comme je l'ai laissé. »

Que vous permet le cinéma que ne vous permet pas le papier? La mère qui chante de l'opéra, par exemple... « Ça, je l'ai inventé pour le film! Le quartier de prostituées, par exemple, je l'ai ajouté. La danse des mutilés, aussi, c'est quelque chose qu'on peut faire seulement pour le film. C'est un différent langage. La littérature est un tout formidable, mais on ne peut pas faire de la littérature au cinéma. Ça devient autre chose, avec les moyens du cinéma. Le roman n'a pas de couleurs. Décrire le rouge, ce n'est pas montrer le rouge. »

« Mais je ne suis pas ici pour me plaindre! Quand j'écris je suis ravi, quand je fais un film je suis en extase. À chaque chose son plaisir. Quand vous faites votre vie sexuelle, avec une femme vous avez un plaisir, avec un homme vous avez un autre plaisir. Non? » Ce que j'aimerais savoir, c'est comment on utilise cette différence pour faire plus de plaisir encore. « Il ne faut pas avoir une conception de soi figée. Quand j'écris, je suis écrivain. Quand je fais le film, je suis cinéaste. Comme cinéaste, je trahis l'écrivain, mais je m'en fiche, je fais ce que je veux! »

Le cinéma est davantage de collaboration que l'écriture, certainement. « Si, bien sûr! On travaille avec des personnes, des lieux, même avec le soleil, puisqu'on ne peut filmer qu'à certaines heures. »

« Quand je fais du cinéma, je ne le fais pas pour faire de l'argent. Je le fais pour le faire. S'il fait de l'argent tant mieux, s'il n'en fait pas je m'en fiche, ce n'est pas le but. Le but, c'est d'arriver à faire du cinéma qui soit du cinéma. Pas du théâtre filmé. »

L'artiste créé dans un contexte social, votre film en a un, certainement. Vous êtes allé au Chili pour faire le film, vous vivez à Paris, vous écrivez vos livres à Paris, êtes-vous influencés par cette société dans laquelle vous vivez? « J'aimerais bien te dire oui, mais je n'ai pas de nationalité. La nationalité ne m'influence pas, c'est l'être humain, dans son essence, qui m'influence. Tu n'es pas un Canadien, non, tu es un être humain. Tu n'es pas de Montréal, tu es de la galaxie, de l'univers. »

Dans votre film, il y a une partie de l'histoire qui est politique; ça se passe au Chili, il y a un dictateur... « Oui, avec la Russie, et Staline, ces racines sont dans l'histoire du monde. Il y a le krach de la bourse de 1929, qui est relié à la misère au nord du Chili. Les mutilés ont été mutilés par les États-Unis dans les mines de cuivre. »

« Ce n'est pas comme El Topo et La montagne sacrée, qui sont hors de toute réalité, là non, c'est un moment de l'histoire. Mais c'est une autobiographie imaginaire, parce que je transforme les couleurs, les personnages. Ma mère ne chantait pas tout le temps comme ça, c'est une extrapolation de son désir. Mon père voulait être un héros qui va tuer les dictateurs. »

« Or, quand on dit que le film est basé sur des faits réels, le cinéma se met à imiter la réalité. Je déforme les faits réels, je les prends dans un langage cinématographique. C'est différent! » Oui, c'est le but de faire du cinéma, d'utiliser son langage... « Pardonne-moi de ne pas aller dans ton sens. Je n'ai pas un but. Pour moi le chemin, c'est le but. Filmer, c'est le but. La philosophie a un but, mais le cinéma n'est pas intellectuel. Le cinéma c'est un événement. Quand l'enfant vient au monde, quel but il a? Le but se fera. »

« Moi je pense que comme humanité on a un but, mais comme individus on n'a pas de but. Comment chercher une raison d'être à ce que je suis? La main ne peut pas s'attraper elle-même... » Mais c'est pour ça qu'il y en a une autre... « L'art ne doit pas avoir de but! Quand tu mets un but à la peinture, ce n'est plus de la peinture, c'est autre chose. C'est pour ça qu'on est arrivé au merveilleux art abstrait, qui a éliminé tous les buts. Ceux qui pensent qu'ils ne comprennent pas l'art abstrait en font comme s'il avait un but, mais ce n'est plus de l'art abstrait. »

« Le but de l'art c'est de savoir ce que c'est que l'art. L'art cherche à savoir ce qu'il est. Moi, quand je fais ce film, à tout moment je veux montrer que c'est du cinéma. Le cinéma veut te faire oublier que c'est du cinéma; il te raconte une histoire, tu rentres dedans... Je ne veux pas que tu rentres dedans! »

« Tu veux que je te dise ce que c'est la poésie? C'est l'excrément lumineux d'un crapaud qui a avalé une luciole. C'est la poésie. Le film c'est la même chose. »

La danse de la réalité, distribué par FunFilm Distribution, prend l'affiche au cinéma Excentris et au Cinéma du Parc à Montréal ainsi qu'au cinéma Le Clap à Québec dès demain.

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